Un système carcéral qui perd du sens : prison, le dernier recours – Tribune de Marc Dizier

– Publié le 22 juin 2018

Marc Dizier, président de l'association des Directeurs des prisons francophones et de la prison d'Andenne, témoigne, le 6 juin 2018, auprès de la Commission Justice de la Chambre des Représentants sur "le sens de la peine".

En détruisant le lien social qu’il prétend réparer ensuite, le système d’administration de la justice pénale contribue à alimenter son propre arriéré

Prisonnier des idées reçues

Les philosophes du 18ème siècle avaient vu dans la privation de liberté l’opportunité d’un formidable progrès pénal par l’abolition des châtiments corporels. Les magistrats allaient disposer d’une gamme variée de sanctions parmi lesquelles la privation de liberté concernerait les infractions les plus graves.

Mais en raison de la concomitance de la révolution française et de la révolution industrielle, l’enfermement pénitentiaire, qui devait être un dernier recours, s’est immédiatement mué en modèle (quasi) unique de sanction pénale, le rôle des juges se bornant à évaluer la durée de l’enfermement sur base de ce que le détenu, devenu "travailleur empêché", perdrait en termes de rémunération. Le modèle pénal social s’est donc mué d’emblée en modèle pénal économique.

Dans l’histoire de la Belgique, le recours à l’incarcération a toujours été en corrélation avec les indices de déclin économique : chronologiquement les crises du blé, du charbon, du pétrole et plus récemment l’augmentation du taux de chômage ont emporté, à crimes et délits équivalents, des peines allant du simple au double par rapport aux périodes d’essor.

Les criminologues ont démontré de longue date que l’inflation pénale n’a pas de concordance avec la réalité de la délinquance mais bien avec le sentiment d’insécurité économique d’une population confrontée à l’appareil de l’Etat qui, incapable d’apporter des solutions structurelles à la dérégulation des marchés, recourt à la répression pour créer l’apparence d’une reprise de la maîtrise.

Dans cette illusion1, la quête d’un sens2 à donner à la peine confine à la perversion3.

De fait les détenus sont aujourd’hui quantité négligeable dans la réflexion sur le sens de la peine. Le discours politico-administratif, de type managérial, s’exprime en termes de procédures orientées résultats, de réduction des coûts, d’infrastructures et de bien-être des travailleurs. Partant, les inspecteurs des finances et les organisations syndicales sont devenus les principaux décideurs des projets qui pourront ou non être menés dans nos établissements.

Les régimes s’humanisent, certes, mais les facteurs de dégradation de la gestion de la détention se cumulent de sorte que l’apparente modernisation des textes réglementaires ne débouche pas sur une évolution significative de la prison qui reste fondamentalement un lieu d’exclusion et d’infantilisation. Ce sont là les véritables compétences de la prison, isoler et punir.

L’évidence est pourtant que la punition n’a pas de vertu pédagogique et qu’exclure en vue de réinsérer est un non-sens total. Aussi paradoxal cela peut-il paraître, la protection de la société passe par l’abolition de la peine privative de liberté.

En détruisant le lien social qu’il prétend réparer ensuite, le système d’administration de la justice pénale contribue à alimenter son propre arriéré. Les peines prononcées sont de plus en plus longues et subies de plus en plus longtemps, provoquant la surpopulation qu’aucune alternative ni aucune mesure d’aménagement ne parviennent à maîtriser.

L’image la plus illustrative de ce système est celle de la baignoire qui déborde pendant que certains écopent pour réduire l’inondation. La facture d’eau est salée mais personne n’envisage la solution la plus appropriée, couper le robinet d’alimentation.

Ce gaspillage, tant financier qu’humain, doit cesser.


  1. L’illusion se révèle dans le fait que, 13 ans après sa promulgation, la loi ne dispose toujours pas d’un grand nombre de ses arrêtés d’exécution. Les exemples se bousculent des gesticulations législatives et/ou réglementaires en matière pénale et pénitentiaire, tendant à ce qu’aucune des parties à la cause ne perde sa part d’exercice du pouvoir. Et tant pis pour les incohérences systémiques dont les justiciables sont les victimes directes. 

  2. La quête de sens est objectivée dans la loi pénitentiaire du 12 janvier 2005 au travers de ses principes centrés sur le respect de la dignité humaine. 

  3. La perversion se lit dans son article 10 § 2 : "Les inculpés doivent être traités de manière à ne donner aucunement l’impression que leur privation de liberté présente un caractère punitif". 

Des peines plus courtes subies moins longtemps sont autant de facteurs de réduction de la récidive.

"Chaque niveau de pouvoir doit y contribuer"

Le rôle du fédéral

Techniquement, la gestion du stock pénitentiaire passe nécessairement par la maîtrise des flux :

  • Réduire le nombre d’entrées par une refonte de la loi sur la détention préventive ;
  • Réduire le temps d’attente du passage devant les juridictions de jugement ;
  • Réduire les taux de peines prononcées ;
  • Accélérer l’octroi des mesures d’aménagement des peines ;
  • Appliquer effectivement les principes de sélection négative, comme y contraint la loi.

Des peines plus courtes subies moins longtemps sont autant de facteurs de réduction de la récidive.

Le rôle des entités fédérées

Les Communautés et Régions doivent investir les matières que les lois spéciales de réformes institutionnelles leur ont assignées. Les principes de normalisation, de participation et de réparation consacrés par la loi pénitentiaire ne peuvent être rencontrés qu’à la condition d’être déclinés en activités de formation scolaire et professionnelle, de soutien psychologique et social, etc. Ces missions dévolues aux entités fédérées demeurent sous investies dans des proportions frisant le niveau zéro.

Enfin, le bon sens commun

Des individus ayant subi la (quasi) entièreté de leur peine, libérés sans le sou, dans un milieu d’accueil inadapté à leur problématique spécifique et sans accompagnement n’ont d’autre perspective que la récidive. Le plus souvent dès les premiers jours de leur retour à la liberté. L’aide sociale, au sens le plus large du terme, doit être mise en place avant la libération. Et plus avantageusement encore, avant l’incarcération.

La détention ne prendra du sens que si elle s’inscrit dans le cadre d’un projet global de société centré sur le citoyen. Rendre la justice équitable, c’est avant tout se donner les moyens d’éviter d’y recourir, en investissant en amont de la prison dans l’éducation, le travail, la santé et l’intégration sociale.

La prison sera, alors seulement, ce qu’elle prétend être aujourd’hui, l’ultime recours.

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