"La prison, une bonne leçon ?"

Campagne La réalité carcérale

Etudiant.e.s, membres de la LDH et de la section belge de l'OIP, graphistes, dessinateurs et brasseurs ont collaboré pour mettre en lumière quatre idées récurrentes – collectées lors des micro trottoirs – sur la vie en prison.
Ces idées reçues sur la prison ont été explorées, déconstruites, comparées à la réalité carcérale belge.

  • La prison a toujours existé, on ne peut pas s’en passer !
  • La prison, un hôtel cinq étoiles ?
  • La prison, une bonne leçon ?
  • Surpopulation carcérale ? Construisons plus de prisons !
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On l’entend souvent : "La prison est une bonne leçon !". Ou encore ; "Ceux qui y sont n’y sont pas pour rien", "Elle permettra de les réinsérer !". Bref, "C’est bien fait pour eux !"

La prison comme punition et leçon de vie est une idée ancrée chez de nombreuses personnes. Elle est d’ailleurs à la base de la création de l’institution carcérale comme moment permettant de réfléchir sur soi, sur l’infraction commise et qui donne, grâce au travail notamment, la possibilité de se réinsérer. Or, cela est partiellement erroné : sans une aide à la réinsertion, des aménagements de peine préparant la sortie et de véritable activités derrière les barreaux, le taux de récidive est très élevé et la réinsertion souvent impossible.

La notion du temps prend une dimension nouvelle pour une personne qui vient d’être privée de liberté. Subitement, celle-ci est confrontée à la réalité du temps, et doit apprendre à remanier ses journées avec de nouvelles occupations : le vide créé par la prison doit être comblé pour ne pas sombrer. Le temps devient du temps à tuer, pour penser ou se former.

Bien souvent, les détenus ont connu un parcours de vie empreint de ruptures avec les institutions premières, familiales, scolaires ou sociales. La CAAP (Concertation des Associations Actives en Prison), établissait d’ailleurs en 2013 que 75% des personnes détenues ne sont que très peu instruites ou qualifiées et que 30% seraient analphabètes (contre 10% dans la population belge). Pas loin de la moitié des détenu.e.s n’auraient que leur CEB 1. L’absence de perspective d’emploi, les passages délinquants répétés, l’usage de drogue, le dénuement affectif, le décrochage familial et scolaire ne sont que d’autres aspects qui illustrent cette précarité .

Les démarches entreprises tout au long de la chaîne pénale n’ont alors pas pu empêcher le processus de désaffiliation de l’individu aux niveaux social, économique ou familial. Pour bon nombre des détenus, la prison n’est dès lors que l’"ultime maillon de l’exclusion sociale".

La prison devrait pourtant devenir l’occasion de surmonter certaines lacunes. Passer le CEB, suivre une formation, éventuellement à l’extérieur (il existe des partenariats avec la promotion sociale), commencer ou continuer des études universitaires permet parfois de sortir d’un cercle vicieux. La loi de principes de 2005 concernant l’administration pénitentiaire prévoit à ce titre que l’administration doit veiller à ce que le détenu bénéficie d’un accès aux activités de formations proposées "dans l’optique de contribuer à son épanouissement personnel, de donner un sens à la période de détention et de préserver ou d’améliorer les perspectives d’une réinsertion réussie dans la société libre"2. Il est en outre prévu que les détenus qui consacreront leur temps à une formation recevront une allocation de formation.


  1. Le Certificat d'études de base (CEB) est délivré généralement après la réussite de la seixième primaire (11-12 ans). 

  2. Article 76 de la loi de principes de 2005. 

30 %

des prisonniers belges seraient analphabètes

Les liens entre les détenus et le monde extérieur doivent être réinvestis et mieux compris. Cela permettrait peut-être d’éviter que le système carcéral continue à transformer des inégalités sociales en inégalités pénales.

La prison, le travail

L’accès au travail est un moyen de lutter contre la pauvreté très présente dans la population carcérale. Toutefois, le salaire en prison, appelé "gratification", est dérisoire et les droits sociaux sont très limités. Parfois, le fait d’être travailleur engendre l’obtention d’un régime carcéral de faveur, s’illustrant par un régime ouvert pendant la journée ou des douches quotidiennes (contre deux ou trois douches par semaine pour les non-travailleurs), mais ce qui reste cependant bien loin de la réalité économique avec laquelle le détenu devrait pouvoir reconnecter par le biais de son travail. Les travailleurs ne bénéficient d’ailleurs pas de contrat de travail et peuvent être licenciés du jour au lendemain, sans préavis ni indemnité.

Concrètement, le travail est organisé en quatre types d’activités:

  • Les travaux pour entrepreneurs privés. Le détenu est payé à la pièce, jusque 3€/h. Ces travaux consistent principalement en des opérations manuelles, parfois réalisées à la chaîne, très faiblement qualifiées (mettre des mèches dans des bouteilles désodorisantes, emballer des bougies, du papier ou des serviettes de bain par paquet, rembourrer des coussins ou des siège…). La Régie pénitentiaire s’octroie, à titre de frais de fonctionnement, 40% des revenus de la production réalisée par les détenus en atelier tandis que les travailleurs en reçoivent 60%.
  • Les ateliers de production (menuiserie, découpe de viande, etc.)
  • Les formations professionnelles qualifiantes. Si cette dernière catégorie est, de loin, numériquement la plus faible, elle semble ne représenter, au niveau national, qu’autour d’1% des gratifications relatives au travail carcéral1.
  • Les travaux domestiques. Cela comprend les occupations d’entretien de la prison (cuisine, buanderie, nettoyage, ...).

Lorsqu’il existe, le travail offre surtout la possibilité aux personnes détenues de s’extraire d’un encellulement trop souvent générateur d’angoisses, d’énervement et d’idées noires. Il permet de diminuer la tension et de résister à la pression carcérale.

L’écart existant entre l’offre et les besoins illustre néanmoins à quel point le travail en prison est mal vu et mal connu. La tâche de trouver des entrepreneurs privés et des locaux adaptés n’en sort que plus difficile. Les disparités entre les différentes prisons du pays influencent également l’offre d’activités, qui se trouve plus limitée dans les établissements de plus petite taille ou dans les maisons d’arrêt.

Quant aux loisirs en prison, qu’il s’agisse de sport (en théorie 2h par semaine), de culture ou de développement via des ateliers organisés ou d’un projet personnel, ils sont très peu développés. Même le préau et les visites ne sont pas garantis.

Bien que cela implique de débloquer des moyens significatifs, il est essentiel de renforcer le lien entre les détenus et le monde extérieur via un service de base garanti: les droits humains ne se divisent pas.

Pourtant, face au coût que génèrent les institutions carcérales, d’autres solutions existent, qui passent nécessairement par la mise en application de peines alternatives à la prison et par l’aménagement de la peine de prison elle-même. Cela permettrait en même temps un suivi plus conséquent du détenu, facilitant sa réhabilitation socio-économique dans la société.

En attendant un changement de fond, certaines modifications pourraient déjà être opérées. Il conviendrait par exemple de ne plus ériger l’absence de perspectives de réinsertion comme contre-indication à la libération conditionnelle et par conséquent aux autres modalités d’aménagement de la peine : il n’y a en effet pas de meilleur moyen de trouver des perspectives d’emploi et de logement qu’en sortant de prison. En tout état de cause, les liens entre les détenus et le monde extérieur doivent être réinvestis et mieux compris. Cela permettrait peut-être d’éviter que le système carcéral continue à transformer des inégalités sociales en inégalités pénales.

Les études démontrent que le taux de récidive est nettement plus élevé en cas de "sortie sèche", c’est-à-dire sans aménagement de peine, qu’avec des aménagements de peine permettant un lien social maintenu durant l’exécution de la sanction.

Bibliographie

  • M. Bertrand, S. Clinaz, "L’offre de service faite aux personnes détenus dans les établissements pénitentiaires de Wallonie et de Bruxelles, analyse 2013-2014", CAAP, mars 2015, p. 57.
  • C. Debuyst, F. Digneffe, J.-M. Labadie, A. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la peine, Bruxelles, Larcier, Coll. Crimen, 2008.
  • F. Dufaux, "L’emploi des personnes incarcérées en prison : pénurie, flexibilité et précariat. Une normalisation ?", Déviance et société, 2010, p. 301.
  • LDH, Le travail à la peine, Rapport sur le travail en prison en Belgique. Analyse juridique et pratique au travers du regard des détenus, 2016.
  • P. Mary, F. Batholeyns, J. Beghin, "La prison en Belgique : de l’institution totale aux droits des détenus ?", Déviance et Société, 2006, vol. 30, n° 3, pp. 389 à 404.

  1. F. Dufaux, "L’emploi des personnes incarcérées en prison : pénurie, flexibilité et précariat. Une normalisation ?", Déviance et société, 2010, p. 303. 

La campagne "La réalité carcérale" : histoire d'une démarche

N’avons-nous pas toutes et tous des idées sur la prison ? Quel écart y a-t-il entre celles-ci et la réalité carcérale ? C’est l’idée qui a germé au sein de la Commission Prisons de la LDH il y a un an, qui a lancé un projet de déconstruction des représentations communes sur le milieu carcéral. Etudiant.e.s, membres de la LDH et de la section belge de l'OIP, graphistes, dessinateurs et brasseurs ont collaboré pour mettre en lumière quatre idées récurrentes – collectées lors des micro trottoirs – sur la vie en prison :

Ces idées reçues sur la prison ont été explorées, déconstruites, comparées à la réalité carcérale belge.

Elles ont été transposées en deux formats, d’une part des cartons de bières répandus dans les cafés bruxellois pour dénoncer ces quatre idées reçues et d’autre part, des textes explicatifs disponibles sur le site de Prison Insider. La brasserie IllegaaL a apporté son soutien par le tirage d’un brassin pour la campagne et la mise en vente de bouteille avec des étiquettes "La Réalité Carcérale".

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L’Observatoire International des Prisons (OIP) a pour objectifs la surveillance des conditions de détention des personnes privées de liberté et l’alerte sur les manquements aux droits de l’Homme dont la population carcérale peut faire l’objet. Son objectif principal est donc de "briser le secret" qui entoure les lieux de détention. Tous les deux ans, l’OIP-section belge édite une notice, rapport qui, sans être exhaustif, ni exclusif, vise à fournir aux lecteurs un aperçu de l’état des prisons.

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La brasserie IllegaaL est une association sans but lucratif basée à Bruxelles dont le but est de rassembler artistes et brasseurs autour d’un projet commun : faire les meilleures bières afin de financer/produire/soutenir/diffuser des projets artistiques. Ces projets sont également ouverts à diverses collaborations avec des associations actives sur des thématiques sociales.

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