"La prison, un hôtel cinq étoiles"

Campagne La réalité carcérale

Etudiant.e.s, membres de la LDH et de la section belge de l'OIP, graphistes, dessinateurs et brasseurs ont collaboré pour mettre en lumière quatre idées récurrentes – collectées lors des micro trottoirs – sur la vie en prison.
Ces idées reçues sur la prison ont été explorées, déconstruites, comparées à la réalité carcérale belge.

  • La prison a toujours existé, on ne peut pas s’en passer !
  • La prison, un hôtel cinq étoiles ?
  • La prison, une bonne leçon ?
  • Surpopulation carcérale ? Construisons plus de prisons !
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On l’entend souvent : "les détenus ne vivent pas tous un calvaire en prison, ils se trouvent même parfois dans des conditions meilleures que ce qu’ils mériteraient". Pire encore, certains vivent dans un confort presque enviable : "ils sont logés, nourris, blanchis, alors que d’autres, pourtant innocents, dorment sur des cartons en plein hiver". Pour certains, "la prison est un hôtel cinq étoiles".

Le premier problème posé par cette idée est que dans l’imaginaire collectif, la prison est un lieu où l’on souffre. Et il paraît en effet compréhensible et même raisonnable de considérer que, puisque l’enfermement est une sanction, celle-ci ne peut consister en une partie de plaisir. Mais au-delà de cette simple constatation, ils sont nombreux à franchir un pas supplémentaire : non seulement la prison doit être un endroit pénible, mais il paraît en outre inacceptable que les détenus vivent dans de meilleures conditions que n’importe quel homme libre. Il s’agit du principe dit "de l’éligibilité" : les conditions en prison doivent nécessairement être plus dures que les "pires contraintes auxquelles l’homme honnête peut être soumis alors qu’il est en liberté"1.

Un second problème réside dans le fait qu’il est largement considéré que la prison doit jouer un rôle dissuasif, de telle sorte que si elle devait devenir trop "vivable", l’on passerait totalement à côté de son objectif. Cependant, ces deux arguments ne sont pas sans danger et méritent que l’on s’attarde sur les questions qu’ils soulèvent.

En premier lieu, ce "principe d’éligibilité" est susceptible de représenter un réel danger de tomber dans une logique d’escalade de la violence, incitant à rendre les conditions de détention toujours pires, toujours plus dédaigneuses des droits fondamentaux des détenus.

Car si l’on suit cette logique, tant qu’il se trouve des personnes vivant dans des conditions plus précaires que celles de la vie en prison, il existerait un droit à rabaisser ces dernières. Mais dans cette hypothèse, y a-t-il une limite ? Et pour quelles raisons devrions-nous alors censurer l’utilisation de la torture ou de la peine de mort, par exemple ?

Un second problème posé par cette logique réside dans la remise en question totale du rôle des pouvoirs publics. En effet, alors qu’il incombe à l’État de protéger tous ses citoyens et d’oeuvrer pour le bien-être de ceux-ci, qu’en est-il de son rôle si l’on se met à attendre de lui qu’il cherche délibérément à rendre toujours pires les conditions de vie de certains d’entre eux ? Et quelle cohérence lui reste-t-il lorsqu’il punit les mauvais traitements infligés à une personne s’il se rend lui-même coupable de tels agissements ?

Enfin, nous considérons que cette idée selon laquelle la prison doit forcément être un lieu le moins agréable possible manque simplement de sens, et ce pour deux raisons. D’abord, parce que même si cette envie de voir les détenus se trouver nécessairement dans une situation plus précaire que des hommes libres est compréhensible et des plus humaines, il nous semble primordial que chacun réalise que la détérioration des conditions de vie des uns ne permettra pas d’améliorer celles des autres. En outre, il est nécessaire de se remémorer la fonction première de la prison : la privation de liberté, entre autre dans un objectif de protection de la société. L’idée de souffrance ne fait donc pas partie des rôles de l’enfermement.


  1. C. Adam, J.-F. Cauchie, M.-S. Devresse et F. Digneffe, D. Kaminski, “Chapitre 11 – Les prisons sont devenues des hotels cinq étoiles” in Crimes, justice et lieux communs, Bruxelles, Éditions Larcier, 2014, pp. 203-230. 

Si l’ambition est de réinsérer le détenu après sa réclusion, on voit bien que la logique de le "casser" en prison ne tient plus vraiment la route.

Emprisonner pour dissuader ?

En ce qui concerne la seconde idée, selon laquelle la prison doit dissuader les délinquants potentiels, soulignons tout d’abord que cela nécessite une réflexion effective préalable aux conséquences de leurs actes. Ce qui exclut donc les actes des personnes n’étant pas entièrement maîtres de leurs actes, ainsi que les comportements adoptés par désespoir, par appât du gain ou sous le coup d’une émotion soudaine.

En outre, il ne faut pas omettre que la dissuasion ne constitue qu’une fonction parmi d’autres de la peine. Ainsi, si l’ambition est de réinsérer le détenu après sa réclusion, on voit bien que la logique de le "casser" en prison ne tient plus vraiment la route.
Nous avons souligné le manque de fondement de la théorie d’une prison trop agréable et de la nécessité d’en faire un endroit où l’on souffre davantage. Penchons-nous à présent sur les faits permettant de mettre en lumière la vérité : non, la prison n’est pas devenue un hôtel cinq étoiles.

Le premier argument qu’il nous paraît important de souligner est que cette généralisation est à la fois dangereuse et erronée. En effet, toutes les prisons sont différentes, et la modernité ou l’entretien correct de certaines d’entre elles n’enlèvent rien à l’état déplorable de certaines autres. En Belgique par exemple, si dans les premières, certaines cellules sont équipées de leurs propres sanitaires, il n’en demeure pas moins que dans les autres, les détenus sont forcés de faire leurs besoins dans des seaux vidés une à deux fois par jour. Et il est d’ailleurs à noter que lorsque les détenus disposent de meubles ou de gadgets dont on peut questionner la pertinence en prison, il est fréquent que ceux-ci aient dû les payer comme n’importe qui.

De plus, la modernité et le confort de certains établissements pénitentiaires importent peu. S’il est un élément commun à toutes, absolument incontournable dans ce contexte, c’est la violence et la peur engendrées par celles-ci.

Enfin, et il s’agit de l’argument le plus irréfutable : les conditions de détention de la Belgique ont déjà été dénoncées, à plusieurs reprises et par plusieurs instances. Par le Comité européen de prévention de la torture (CPT), d’abord, qui a relevé plusieurs fois les nombreux problèmes des prisons belges (cellules trop petites, dortoirs collectifs surpeuplés, sanitaires vétustes, paillasses à même le sol, régime d’isolement contraire à la dignité, etc.). Mais également par la Cour européenne des droits de l’homme, qui a plus d’une fois jugé que les conditions de détention de certains individus atteignaient le seuil minimum de gravité instauré par l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme1 : ces conditions étaient considérées comme des mauvais traitements et des traitements inhumains et dégradants au sens de la Convention. La Belgique a ainsi été condamnée plusieurs fois par cette Cour de protection des droits de l’homme des citoyens européens.

Pour toutes ces raisons, nous jugeons que l’on ne peut aujourd’hui tenir ce discours selon lequel la prison est comparable à un hôtel de luxe, et certainement pas en Belgique, alors que la surpopulation carcérale affligeante oblige l’État à louer des cellules chez nos voisins néerlandais, et alors que les jugements défavorables d’instances internationales se multiplient.

Bibliographie

  • Adam C, Cauchie J.-F., Devress M.-S. et Digneffe F., Kaminski D., "Chapitre 11 – Les prisons sont devenues des hôtels cinq étoiles" in Crimes, justice et lieux communs, Bruxelles, Éditions Larcier, 2014, pp. 203-230.

  • Bouhon M., "Surpopulation carcérale et conditions de détention dégradantes : pas de recours effectif, pas assez de recours ou des recours effectifs selon le contexte ?", J.T., 2017, n°28, p. 557.

  • Guillain C., "Condition de détention : la Belgique (enfin) condamnée par la Cour européenne", J.T., 2017, n°19, p. 423.

  1. Voy. notamment les arrêts Sylla & Nollomont c. Belgique du 16 mai 2017, Vasilescu c. Belgique du 25 novembre 2014, Claes c. Belgique du 10 janvier 2013, W.D. c. Belgique du 6 septembre 2016, Bamouhammad c. Belgique du 17 octobre 2015. 

La campagne "La réalité carcérale" : histoire d'une démarche

N’avons-nous pas toutes et tous des idées sur la prison ? Quel écart y a-t-il entre celles-ci et la réalité carcérale ? C’est l’idée qui a germé au sein de la Commission Prisons de la LDH il y a un an, qui a lancé un projet de déconstruction des représentations communes sur le milieu carcéral. Etudiant.e.s, membres de la LDH et de la section belge de l'OIP, graphistes, dessinateurs et brasseurs ont collaboré pour mettre en lumière quatre idées récurrentes – collectées lors des micro trottoirs – sur la vie en prison :

Ces idées reçues sur la prison ont été explorées, déconstruites, comparées à la réalité carcérale belge.

Elles ont été transposées en deux formats, d’une part des cartons de bières répandus dans les cafés bruxellois pour dénoncer ces quatre idées reçues et d’autre part, des textes explicatifs disponibles sur le site de Prison Insider. La brasserie IllegaaL a apporté son soutien par le tirage d’un brassin pour la campagne et la mise en vente de bouteille avec des étiquettes "La Réalité Carcérale".

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