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Geneviève Bernanos // Murs à part n°5

De sa cellule, Antonin accepte de témoigner des conditions de son arrestation et de celles de sa détention. À travers une série de textes, il raconte son calvaire. L’ennui, le bruit, l’attente, l’angoisse, la solitude, la frustration, la survie, la prison de l’intérieur.

De l’autre côté du mur, sa mère Geneviève, son frère Angel, ses amis et ses proches acceptent aussi de raconter comment l’incarcération d’Antonin les a tous emprisonnés. Comment la vie, à l’extérieur de la maison d’arrêt, s’est d’abord figée d’effroi avant de se caler sur le rythme des parloirs et des rendez-vous judiciaires. Comment tous vivent en prison.

Par cette série de témoignages, Prison Insider plonge au coeur de la détention. C'est ici le troisième texte transmis par Geneviève Bernanos, la mère d'Antonin.

Série coordonnée par Marie-Stéphane Guy.

C’était un bâtiment massif à l’américaine, d’un rouge qui était devenu gris, avec des miradors tout autour. Il ne semblait y avoir aucune vie. Le parking était triste et sale

L'arrivée à la prison

J'AI DÉCOUVERT Villepinte le mardi matin en allant porter moi-même le sac de linge d'Antonin. Je ne voulais pas laisser d’autres que moi s’occuper de cette tâche, il fallait que j’aille voir par moi-même, pour donner une réalité à mes fantasmes.

J’ai roulé longtemps sur l’autoroute jusqu’à la sortie de Villepinte, pour déboucher rapidement sur un rondpoint qui dominait la maison d’arrêt...je n’ai pas eu à la chercher : c’était un bâtiment massif à l’américaine, d’un rouge qui était devenu gris, avec des miradors tout autour.
Il ne semblait y avoir aucune vie. Le parking était triste et sale. J’ai pris mon sac et suis allée à l’accueil, un tout petit accueil, rempli de casiers, quelques bancs où attendaient les familles, un guichet où se présentaient essoufflées des familles en retard pour l’appel. En attendant mon tour, j’ai vu des mamans arriver en retard, car elles ne savaient pas comment s’y prendre, et à qui on refusait l’entrée du parloir. Elles pleuraient, demandaient à être reçues, mais rien à faire. La porte leur resterait fermée. Une jeune femme, belle, maquillée, en fourrure, avec un landau et une petite fille tout de rose vêtue, comme pour un mariage...des parents refaisant le sac de linge, cherchant un casier, d’autres sur les bornes tentant d’obtenir un rendez-vous...

Ces scènes presque silencieuses ou personne ne parlait fort, où tristesse et malheur marquaient les visages, malgré tous les efforts que certains faisaient pour faire une fête de ce rendez-vous, m’ont mis les larmes aux yeux.

Une surveillante est venue chercher mon sac, l’a vidé sur une table, et a compté chaussettes, caleçons, tee-shirts...elle a retiré les photos tirées sur l’imprimante que j’avais apportées, il fallait du papier photo...elle n’a pas vu le petit mot roulé dans le passant du short que les amis avaient glissé, ni le mot d’amour que sa douce avait écrit dans une page du livre.

Je n’ai pas eu le temps de connaitre Villepinte ; le soir-même je retournais à la maison d’arrêt chercher Antonin, remis en liberté. Il m’attendait dans ses mêmes vêtements qu’il y a trois jours, avec son sac en plastique, devant l’entrée sur la route, seul, sans argent, sans carte de transport, sans téléphone. La nuit tombait, je voyais sa pauvre silhouette se découper devant les murs sombres de la prison. Il ne souriait pas et était épuisé.

Ma rencontre avec Fleury s’est faite quelques jours plus tard. Mon plus jeune fils, Angel, n’avait pas eu la chance d’être bien défendu, et avait été maintenu en détention. Je me suis perdue à la sortie d’autoroute. On n’indiquait nulle part la maison d’arrêt. Je suis arrivée à Sainte-Geneviève par la forêt, j’ai fait demi-tour et cherché un moment, jusqu’à arriver devant une vaste zone ouverte qui ressemblait à un aéroport.

J’ai avancé, les panneaux indiquaient MAF, MAD, MAJ, EDIS, je n’y comprenais rien. J’ai avancé encore jusqu’à d’immenses parkings. Les bâtiments vus à hauteur d’homme étaient moins impressionnants, il y avait des couleurs, vert, bleu, rouge, jaune, de la verdure partout…c’était presque beau.

La maison des familles était grande, lumineuse, il y avait des familles assises sur les bancs dehors, des enfants jouaient ; les surveillants arrivaient à pieds ou à vélo.

Je me suis présentée à la porte avec un sac de linge, ma pièce d’identité. Je n’avais pas de permis, juste le droit de déposer des affaires. Le portique a sonné à mon passage; après m’avoir fait enlever mes chaussures, ma ceinture, on m’a dit d’aller retirer mon "soutif" à la maison des familles et de revenir vite.

Comme presque toutes les femmes qui viennent pour la première fois à Fleury, j’ai couru m’enfermer dans des toilettes infâmes, pour me déshabiller, remettre mon soutien-gorge à armatures dans le casier et repartir en courant, tenant ma poitrine sous mes bras croisés contre moi. Je suis passée, je n’ai pas sonné.

Quand je suis arrivée au dépôt de linge, il était fermé, on me refusait le dépôt. J’ai demandé de l’aide à un surveillant, mais il n’y avait rien à faire. J’ai eu l’impression qu’il ne savait pas répondre à une situation qui sortait du fonctionnement habituel. Des robots uni-tâches.

Je ne comprenais rien, personne ne me comprenait. C’était pure folie. Je suis repartie, mes premières larmes ravalées, mes premières humiliations et mes premiers coups pris à la prison : je n’étais plus une femme comme les autres, mais une mère de détenu, à traiter comme telle.

Publié le 15 mars 2017
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Éléments de contexte


Le 18 mai 2016, à Paris, en marge d’une manifestation contre les violences policières, une voiture de police est incendiée avec deux agents à l’intérieur qui seront légèrement blessés. Quatre jeunes gens, dont Antonin Bernanos, 21 ans et son frère cadet Angel, 18 ans, tout deux étudiants, sont arrêtés. S’ils reconnaissent leur présence sur les lieux, ils contestent fermement avoir pris part aux violences. Suite à leurs gardes à vue, ils sont envoyés à la maison d’arrêt de Villepinte pour l’un, à Fleury-Mérogis pour l’autre. Angel sera incarcéré 42 jours. Antonin est, depuis 9 mois, toujours enfermé, en attente de son procès.


Sommaire

Lire le témoignage d'Antonin BernanosL'arrestation
Murs à part n°1
Lire le premier volet du témoignage de Geneviève BernanosL'annonce de la prison
Murs à part n°2
Lire le témoignage d'Yves BernanosAvant Fleury
Murs à part n°3
Lire le deuxième volet du témoignage de Geneviève BernanosLa prison
Murs à part n°4
Lire le troisième volet du témoignage de Geneviève BernanosL'arrivée à la prison
Murs à part n°5
Lire le témoignage de ChristineLa prison, avant, c'était...
Murs à part n°6
Lire le deuxième volet du témoignage d'Antonin BernanosDans la cage
Murs à part n°7
Lire le deuxième volet du témoignage de ChristineL'attente
Murs à part n°8
Lire le troisième volet du témoignage d'Antonin BernanosDans le fourgon
Murs à part n°9

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