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Geneviève Bernanos // Murs à part n°2

De sa cellule, Antonin accepte de témoigner des conditions de son arrestation et de celles de sa détention. À travers une série de textes, il raconte son calvaire. L’ennui, le bruit, l’attente, l’angoisse, la solitude, la frustration, la survie, la prison de l’intérieur.

De l’autre côté du mur, sa mère Geneviève, son frère Angel, ses amis et ses proches acceptent aussi de raconter comment l’incarcération d’Antonin les a tous emprisonnés. Comment la vie, à l’extérieur de la maison d’arrêt, s’est d’abord figée d’effroi avant de se caler sur le rythme des parloirs et des rendez-vous judiciaires. Comment tous vivent en prison.

Par cette série de témoignages, Prison Insider plonge au coeur de la détention. C'est ici le texte transmis par Geneviève Bernanos, la mère d'Antonin.

Série coordonnée par Marie-Stéphane Guy.

À ce moment-là, je ne pouvais voir que j’étais juste devant la porte d’entrée d’un monde que je n’avais jamais imaginé connaitre

Geneviève Bernanos — L'annonce de la prison

CE SAMEDI DE MAI, trois jours après leurs interpellation et leur mise en garde à vue, j’étais venue au tribunal chercher mes fils Antonin et Angel, persuadée qu’ils seraient relâchés en attendant la suite de la procédure.

J’avais commencé à avoir des signes que cette affaire ne ressemblait pas à une manifestation qui aurait mal tourné ; la pression policière à peine cachée autour de la maison et de nous, les perquisitions qui s’étaient déroulées dans les jours suivant leur arrestations, la presse qui nous appelait, les avocats qui nous invitaient à faire attention à nos téléphones, aux écoutes, les amis des garçons, interpellés s’ils s’approchaient de nous quand nous attendions au café face au palais de justice...je vivais et attendais le retour de mes fils dans ce climat spécial, inconnu pour moi...À ce moment-là, je ne pouvais voir que j’étais juste devant la porte d’entrée d’un monde que je n’avais jamais imaginé connaitre.

On m’avait dit de prendre un sac avec du linge pour eux ; je l’avais fait comme s’ils partaient en week end, avec des petits flacons de gel douche et de shampoing de voyage...

J’avais vu dans les couloirs du palais de justice les assistantes sociales venues finir une enquête sur les garçons; moi je les ai écoutées me donner des nouvelles de mes fils, je leur ai dit combien ils étaient des jeunes hommes formidables et leur ai demandé de leur dire que j’étais là et que je les attendais; elles semblaient agitées, inquiètes ; elles m’exhortaient toutes deux à prendre de solides avocats. Oui, bien sûr, ils avaient des avocats…

Dans le tribunal, je m’étais installée dans une cour où je me sentais protégée ; je n’avais plus qu’à attendre, sachant mes fils tout à côté quelque part derrière ces murs épais; je sifflais notre sifflet familial, celui que j’ai appris de mon père toute petite pour nous retrouver si on se perdait de vue, et que j’avais aussi appris à mes enfants...j’espérais qu’ils m’entendraient, qu’ils pourraient me répondre ; au moins ils sauraient que j’étais là, avec eux, pour eux.

Les avocats de mes fils sont venus m’annoncer que pour mieux assurer leur défense, il valait mieux repousser le passage devant le juge des libertés et de la détention au mardi suivant, celui qui était de permanence ce weekend était particulièrement rigide ; mais que cela impliquait une détention provisoire jusqu’au mardi. Il ne fallait pas m’inquiéter, ça ne durerait pas. Et c’était dans l’intérêt des garçons.

Tout s’est passé très vite, je ne les ai pas vu partir, je n’ai pas pu les apercevoir, les embrasser, leur dire "courage mes grands"...

chacun dans une maison d’arrêt différente, l’un à Villepinte, l’autre à Fleury-Mérogis. J’étais dans cette cour du palais de justice, ne sachant plus s’ils étaient encore là.
Alors avec ses amis, nous nous sommes mis à siffler notre sifflet de reconnaissance
Sans savoir comment, nous sommes sortis du palais, j’ai couru tout autour du palais cherchant la sortie du camion qui les emporterait, où ils pourraient me voir, m’entendre, où je pourrais leur faire un signe, leur donner du courage. En vain.

Rentrés à la maison tard dans la soirée, sonnés de cette journée, nous nous sommes retrouvés avec leur père dans un tête à tête où nous faisions tout pour ne pas nous regarder, ne pas croiser nos regards pour ne pas plonger dans l’abime de souffrance de l’autre, ne pas nous submerger l’un l’autre de nos larmes. La nuit et la fatigue m’ont immédiatement plongée dans un imaginaire terrifiant. Détention provisoire… la prison…

Comme pour tous ceux qui ne la côtoient pas, la prison c’était des articles de journaux et une médecin chefs de la Santé qui dénonce les conditions désastreuses de détention des prisonniers; c’était celle de la Santé dans notre quartier, où, sur les murs galleux et rongés par l’humidité perçaient des fenêtres à barreaux d’où pendaient des sacs en plastique ; elles donnaient sur la cour de l’école maternelle où mon plus jeune fils a joué pendant 3 ans ; des familles criaient des messages aux détenus depuis la rue quand la voiture de ronde était passée… La prison, ce sont des images de films décrivant une brutalité et une cruauté insoutenable pour moi, au point que je n’ai pas réussi à voir en entier Un Prophète de Jacques Audiard.

C’est donc là qu’on envoyait mes fils, jeunes étudiants, heureux de s’engager dans la vie, auprès des enfants dont ils s’occupent dans leurs centres de loisirs les mercredis et aux vacances, vidant mes placards des vêtements et couvertures inutilisés pour apporter des secours aux réfugiés, mobilisés dans les manifestations contre la loi travail, imaginant avec leurs camarades un autre monde dans lequel ils prendraient pleinement les rennes de leur vie…

3 jours...j’imaginais le pire, mes garçons séparés ne pouvant s’entre-aider, livrés en pâture à un univers de violence et d’inhumanité.

Villepinte, c’était pour moi un centre d’examens des concours de la fonction publique territoriale, des centres de congrès loin dans le 93...pas une prison; Fleury Mérogis résonnait dans ma tête différemment… pour ma génération c’était les affaires de grand banditisme, Mesrine, et une chanson de Trust des années 80… "Fleury Mérogis, un jour de septembre 1976 où j’existais si peu que je n’étais même pas personne"...
Comment pouvaient-ils se retrouver dans un tel lieu ? Eux qui étaient si jeunes, si plein de vie, si heureux de s’engager dans la vie…
Comment allaient-ils supporter de se savoir dans cette situation, eux qui étaient si soucieux l’un de l’autre, si proches l’un de l’autre ? Comment allaient-ils supporter sans une culpabilité terrible de nous savoir leur père et moi seuls ?

Les amis me rassuraient, je donnais le change, comme d’habitude, pour ne pas m’effondrer, en leur rappelant combien ils étaient forts et capables de faire face. Tout ça ne durerait pas longtemps. Faire face, c’était notre devise.

Je faisais face moi aussi… mais je ne savais rien de ce face à face. Je me tenais les pieds posés sur les rebords d’un gouffre insondable dans lequel on avait jeté mes fils, sans pouvoir les retenir, sans y voir le fond. Faire face à quoi ? J’ignorais tout de la prison.

Publié le 1er mars 2017

Éléments de contexte


Le 18 mai 2016, à Paris, en marge d’une manifestation contre les violences policières, une voiture de police est incendiée avec deux agents à l’intérieur qui seront légèrement blessés. Quatre jeunes gens, dont Antonin Bernanos, 21 ans et son frère cadet Angel, 18 ans, tout deux étudiants, sont arrêtés. S’ils reconnaissent leur présence sur les lieux, ils contestent fermement avoir pris part aux violences. Suite à leurs gardes à vue, ils sont envoyés à la maison d’arrêt de Villepinte pour l’un, à Fleury-Mérogis pour l’autre. Angel sera incarcéré 42 jours. Antonin est, depuis 9 mois, toujours enfermé, en attente de son procès.

Lire le témoignage d'Antonin Bernanos
Murs à part n°1

Lire le témoignage d'Yves Bernanos
Murs à part n°3

Lire le deuxième volet du témoignage de Geneviève Bernanos
Murs à part n°4
Lire le troisième volet du témoignage de Geneviève Bernanos
Murs à part n°5

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Murs à part n°6

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Murs à part n°8

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