L’indépendance change les drapeaux, mais pas toujours les lois. En matière pénale, beaucoup d’États nouvellement indépendants conservent les textes et structures juridiques hérités des puissances coloniales. Les délits introduits par celles-ci — vagabondage, mendicité, vente à la sauvette, dettes impayées — continuent ainsi à criminaliser la pauvreté. Les colons sont partis, leur appareil de contrôle social reste.
Au Pakistan, la loi sur les prisons de 1894 (Prisons Act), promulguée sous le régime britannique, sert de fondement au système pénitentiaire. Elle met, selon JPP, l’accent sur l’incarcération en tant qu’outil de contrôle et de punition plutôt que de réhabilitation. Quand les provinces modifient leurs règles pénitentiaires, les réformes sont minimes. D’autres provinces les adoptent telle quelles, comme au Pendjab, qui compte plus de 60 % de la population carcérale du pays, comme le précise Sarah Belal.
Au Pakistan, les délits mineurs sont souvent sanctionnés de manière disproportionnée, notamment par des peines d’emprisonnement et de lourdes amendes. Leur criminalisation est passée, selon JPP, d’un outil de contrôle colonial à un aspect profondément ancré dans le système juridique moderne.
Des lois telles que celle sur le vagabondage ou sur la mendicité sont introduites, pendant l’ère coloniale, pour contrôler les communautés marginalisées, réglementer le travail et réprimer la dissidence. Cela revient de fait, pour JPP, à criminaliser la pauvreté et la mobilité sociale. Ces lois visaient les personnes pauvres, celles sans emploi et les tribus nomades, présentant leur existence comme une menace pour l’ordre public.
L’organisation note qu’après l’indépendance, au lieu de s’orienter vers une justice réparatrice, le système juridique renforce les mesures punitives, notamment par le biais de lois de portée générale comme la loi antiterroriste de 1997, souvent appliquée à tort à des délits n’ayant aucun lien avec celle-ci. Le vagabondage, la mendicité, les vols mineurs et la possession de petites quantités de drogue conduisent ainsi fréquemment à l’incarcération. En outre, note JPP, les abus de pouvoir de la police - comme le recours à la torture pour obtenir des aveux pour des délits mineurs - se poursuivent sans contrôle, une pratique institutionnalisée sous le régime colonial.
En Haïti, “l’indépendance revient à chasser les anciens colons plutôt qu’à changer les dispositions et pratiques coloniales”, constate Roberson Edouard. L’indépendance d’Haïti est proclamée le 1er janvier 1804, mais la Constitution n’est modifiée qu’en 1805, souligne-t-il, et le code pénal encore un an après.
“Beaucoup d’éléments hérités de l’époque coloniale sont alors conservés et réintégrés dans le nouvel État, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’alternative immédiate”, explique-t-il. “Personne ne peut, au cœur du tumulte révolutionnaire, s’asseoir tranquillement pour dire : “Écoutez messieurs, une fois la guerre gagnée, nous allons rédiger une nouvelle Constitution, un nouveau code pénal, un nouveau code civil”. Et en attendant, on s’approprie les dispositifs coloniaux, on les adapte, parfois sans les transformer.” Le nouvel État se met en place, petit à petit, en grande partie avec les outils de l’ancien régime, faute de mieux, faute de temps.
Les recherches du Centre de recherche et d’échange sur la sécurité et la justice (CRESEJ) indiquent que les autorités continuent, après l’indépendance, d’assimiler les personnes pauvres et vagabondes à des malfaitrices et des criminelles. Selon le CRESEJ, l’exode rural, l’émigration, le vagabondage ou encore l’oisiveté sont vus comme des menaces pour la survie du jeune État. De nombreuses lois sont adoptées pour interdire ces comportements considérés par les autorités comme dangereux et improductifs. Ces dispositifs s’appuient ainsi sur des critères raciaux et de statut social. C’est, selon Roberson Edouard, la raison pour laquelle “les mulâtres riches du pays ne se trouvent pas en prison, car ils et elles ne sont pas justiciables du droit commun haïtien.”
Les conséquences de ces politiques sont flagrantes encore aujourd’hui : d’après les données collectées par le CRESEJ, les infractions mineures et contraventions représentent 25 % des affaires traitées par la justice haïtienne, principalement pour vol (64 %) et les voies de fait (25 %). Les jeunes occupant des emplois précaires représentent la grande majorité des personnes condamnées pour de tels délits.
Au Brésil, le code pénal est modifié en 1890 et met fin aux “galères”, qui sont généralement des prisons de travail forcé. Camila Similhana, membre du CoPALC, souligne qu’à l’instauration de la République, un certain nombre de personnes détenues, pour la plupart noires, et plus généralement racisées, sont maintenues dans ce système des “galères”.
La criminalisation continue à cibler des comportements attribués à ce que Hugo Leonardo Rodrigues Santos appelle les personnes “insignifiantes” (gente miúda), issues des franges les plus précaires de la société, et parmi lesquelles figurent en grand nombre les récemment affranchi.es de l’esclavage. De nombreuses infractions pénales du code républicain visent ces “suspect.es habituel.les” à travers la criminalisation de la mendicité, du vagabondage, de l’alcoolisme, de la capoeira et du chamanisme.
La continuité coloniale s’observe aussi dans les murs. “Les établissements pénitentiaires utilisés aujourd’hui en Afrique datent, pour beaucoup, de l’époque coloniale et étaient conçus pour 50 ou 60 personnes“, indique Maria Teresa Manuela, la Rapporteure spéciale sur les prisons en Afrique. “Aujourd’hui, ils enferment jusqu’à 100 fois plus de personnes.”
En Côte d’Ivoire, Paul Kouadio souligne ainsi que près de 80 % des prisons actuelles du pays sont construites durant l’époque coloniale. Parmi les neuf établissements datant d’avant l’indépendance du pays, le plus ancien est celui de Grand-Bassam (1900). D’autres prisons établies après la période coloniale occupent des anciens bâtiments commerciaux ou d’habitation reconvertis.