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Népal : un Noël en prison (III)

— Publié le 21 décembre 2017.

Renaud Meyssonnier entame un voyage, en 2015, depuis la France vers l’Asie. Il est arrêté quelques mois plus tard pour usage de fausse monnaie à la frontière entre l’Inde et le Népal, puis condamné à un an de prison. Incarcéré durant les périodes de fin d’année, il raconte ce qui reste, à ce jour, comme le plus étonnant Noël de sa vie. Celui qu’il a passé dans la prison de Katmandou. Récit

Moi qui pensais que mon Noël allait passer à l'as cette année, je suis surpris de retrouver des missionnaires jusqu’ici...

À l'approche de Noël, les rois mages viennent nous lire des psaumes, faire un peu de catéchisme. Un trio composé d'un pasteur, d'un superintendant de police et d'un instituteur nous visite. Leur point commun ? Ils sont tous trois chrétiens.
Nous sommes convoqués dans la cour. Nous étalons quelques bâches et sortons la table :
"Depuis que le christianisme a été introduit en Corée du Sud, les prisons s'y sont dépeuplées". Pourtant, la surpopulation carcérale est, là-bas, toujours de 110%. Ces messieurs nous diront peut-être que c'est toujours moins qu'au Népal où ce taux est officiellement de 155%... Quand ils ont fini de bavasser, la poignée de détenus chrétiens forme une chorale autour de Padam qui accompagne à la guitare. Les autres, en majorité hindous, écoutent, respectueusement assis sur les bâches au sol. Avant de partir, le pasteur offre une Bible et 2 000 roupies à la bibliothèque pour que nous puissions organiser une petite fête à l’occasion de l'anniversaire de Jésus. Moi qui pensais que mon Noël allait passer à l'as cette année, je suis surpris de retrouver des missionnaires jusqu’ici.

"Je prie aussi au monastère bouddhiste, devant le temple hindou et Jésus is happy ! Pas de problème, only one God."

Une église dans la prison

Quatre jours plus tard, je suis transféré à Katmandou contre mon gré. Je loupe les festivités de Noël à Bhairahawa, mais elles s’annonçaient plutôt maigres. Ici, le dispositif mis en place est beaucoup plus important. Dans la cour, nous avons droit au concert d'un orchestre venu de l'extérieur. Je suis surpris de constater qu'une femme en fait partie. Bien qu'elle soit d'âge mûr, je trouve improbable de la retrouver au milieu de tous ces mâles abstinents. Elle doit se sentir terriblement mal à l'aise. D'ailleurs, elle ne s'éloigne jamais trop des agents venus assurer la sécurité des musiciens. Lorsqu'il y a une intrusion féminine entre leurs murs, les détenus se tiennent admirablement bien, pas de sifflets machistes ni d'oeillade insistante. Les prisons sont si misérables qu'il y a même des établissements où hommes et femmes doivent cohabiter comme dans le district de Udayapur.

Des naike 1 font mitonner du buffle dans de grosses marmites. Des portions sont ensuite distribuées gratuitement. On les déguste sur les tables disposées pour l'occasion. Je vois Hughes - l'autre Français, accusé de pédophilie et en attente de son jugement - s'approcher de la mienne. Il boitille à cause de la hernie qu'il a contractée. Il porte une petite croix de bois autour du cou.

"Hello, mister! Pffff... Je reviens de la messe, c'était rasoir...
-La messe ? Il y a une église ici ? -Oui, juste là ! C'est une pièce dans ce bâtiment."

Il me montre un bloc autour de la cour et ajoute dans le franglais qui le caractérise : "je prie aussi au monastère bouddhiste, devant le temple hindou et Jésus is happy ! Pas de problème, only one God."

Un jour, un prisonnier-prêtre me dira qu'il y aurait entre 200 et 300 chrétiens à la prison, ce serait la troisième religion représentée. Les musulmans arriveraient en quatrième position. Ce chiffre paraît gonflé : à l'extérieur il y a 4% de musulmans et guère plus de 1% de chrétiens. Mais comme j'ai pu le constater de l'intérieur des prisons, ils sont très prosélytes. La communauté chrétienne apparaît particulièrement active, structurée. Les musulmans, eux, n'ont pas de lieu de culte dédié, ils prient à l'extérieur.


  1. Ce sont des prisonniers-surveillants, en charge de faire régner l’ordre et de gérer la détention 

Le cuisinier allume le réchaud, et de longues flammes viennent pourlécher les poutres cramoisies...

Le "New Hotel"

Vers 20h, nous avons droit à un autre repas de Noël, mais cette fois-ci à l'occidentale. Rendez-vous dans une des bicoques agglutinées sur la façade nord du bloc 7 qu'on appelle ici pompeusement le "New Hotel". Il s’agit d’une pièce de 5 m² et 1,80 m de hauteur. Je dois me baisser pour passer sous l'embrasure de la porte.

A l'intérieur, ma tête touche encore le plafond. Assis derrière une petite table, il y a un gros chauve qui m'accueille à bras ouvert avec un accent d'Europe de l'est : "Bienvenue parmi nous, ravi de te rencontrer mon ami !". Il a un physique d'ours. Avec son crâne poli, sa barbiche fleurie et sa peau rougeaude, il dénote vraiment parmi les petits Népalais.
"- Merci, merci. C'est toi le fameux Alexeï ?". Les bras du chauve en sont tombés.
"- Non, moi je suis Adam, je viens de Pologne. Alex c'est l'Allemand qui est là, c'est lui qui a organisé la soirée." Il me montre un homme beaucoup plus mince et jeune qui se tient près d'un réchaud. Avec ses cheveux longs, son petit bouc et son expression désabusée, il a des airs de prophète. Il me dit :
"Salut, je suis content que tu sois venu. Plusieurs personnes m'ont parlé de toi. Tu es là depuis longtemps ? -Une semaine.
-Et ça va, ça se passe bien ?
-Ça va, je suis toujours dans le bloc 7. J'imagine que tu connais. Je ne suis pas venu les mains vides, j'ai ramené un cadeau.
-Ah, Ok. Bien. Tu peux t'assoir. Bienvenue !".
Je me tasse aux côtés d'Adam. Quand le Népalais qui doit être le cuisinier allume le réchaud, de longues flammes viennent pourlécher les poutres cramoisies. Puis, il pose dessus un plat en forme de chapeau conique renversé. Rapidement une épaisse fumée d'huile brûlée vient noircir les murs.

Nous sommes tous chrétiens ou, comme moi, de culture chrétienne.

Des chrétiens d'origines différentes

"Helloooo !".
En se courbant sous la porte, Hughes nous salue en grimaçant. Malgré sa douleur, il ne se départit jamais de sa joie de vivre. Un à un, les invités arrivent. Il y a Joseph, un Nigérian. Guo, un Chinois, Bishwa, un Népalais qui travaille comme maître d'école dans la prison. Nous sommes tous chrétiens ou, comme moi, de culture chrétienne.
L'espace est si confiné qu'avec six convives et deux cuisiniers, nous nous tenons chaud. Hormis le sexagénaire français que je connaissais déjà, je les rencontre pour le réveillon… pas mal comme entrée en matière. Personne ne m'a demandé pour mon cas, je suppose que la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre, que Hughes ou Anatolii leur ont déjà dit. D'ailleurs, le grand Ukrainien n'est pas des nôtres. Hughes m'expliquera qu'il est en froid avec Alexeï et Adam. Nik le Danois n'est pas là non plus. D'après ce que m'a raconté Anatolii, Alexeï aurait été condamné pour tentative de viol et Joseph pour trafic de drogue. Pour les autres, je ne sais encore rien mais je ne suis pas du genre à me formaliser là-dessus. Je ne leur demande pas car je sens bien que c'est un sujet tabou en ce soir de fête.

Les cadeaux sont distribués à chacun mais on les remise dans un coin pour ne les ouvrir pudiquement qu'après la fin de la scène...

Cérémonie des cadeaux

Dans un bonnet rouge de père Noël, Adam place huit bouts de papier sur lesquels il a écrit nos huit noms. On tire ensuite les cadeaux au sort. J'hérite de celui de Bishwa.
"Tu as de la chance." me gratifie t-il dans un clin d'oeil. Alexeï a le mien. Un miroir de poche que j'ai trouvé abandonné sur un muret un matin où je me brossais les dents. On fait avec les moyens du bord...Les cadeaux — dont certains sont emballés dans du papier journal — sont distribués à chacun mais on les remise dans un coin pour ne les ouvrir pudiquement qu'après la fin de la scène. Tout se déroule dans une joie feutrée, surfaite. Ces sourires hypocrites, ces manières chevaleresques, cette étiquette de vidēśī déconcertent les Népalais.

Je retrouve un îlot de ma civilisation, un radeau de fortune européen au milieu de l'océan Asie.

Une ambiance proche de celles de nos foyers qui s'apprêtent à célébrer dans une poignée d'heures et sous des cieux plus septentrionaux. À Katmandou, j'ai la chance de retrouver des comportements et des façons de penser plus proches des miennes qui me rendent la vie un peu plus confortable, constituant un pas de plus sur le chemin de mon "home sweet home".

Alexeï nous rappelle qu'il a avancé la nourriture, loué le New Hotel et payé les cuistots. Nous lui devons tous 450 roupies...

Un étrange Noël

Après manger, nous ouvrons enfin nos cadeaux. Pour Alexeï, il semblerait que j'aie fait mouche car il n'avait jusque-là qu'un miroir de lilliputien cousu au revers de sa trousse de toilettes. Quant à moi, je récupère la thermos de Bishwa, pour garder la nourriture au chaud. Bien qu'elle soit de seconde main, elle n'en reste pas moins un précieux outil ici-bas. On fait tous un peu du camping.

On sort dehors boire un café et fumer une clope. Bientôt, notre phase digestive est interrompue par les "Oh number ! Oh number !". Alexeï balance avec lassitude la tête en rythme et de manière pendulaire, comme un éléphant en cage. Les naike descendent du bloc 8 pour nous rappeler que chacun doit regagner son dortoir. Pas de trêve. On vide nos tasses à l'emporte-pièce, écrasons nos mégots, nous serrons la main en vitesse. Alexeï nous rappelle qu'il a avancé la nourriture, loué le New Hotel et payé les cuistots. Nous lui devons tous 450 roupies. Et à la paille, canailles !... Ainsi s'achève ce qui restera certainement comme le plus étrange Noël de ma vie.


Renaud Meyssonnier, pour Prison Insider


• Lire le premier volet du témoignage de Renaud : "Sous le toit du monde, des prisons sans gardiens"
• Lire le deuxième volet du témoignage de Renaud : "La prison de Katmandou, un ghetto crado et bordélique"

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