Népal : la prison de Katmandou, "un ghetto crado et bordélique" (II)

— Publié le 11 octobre 2017.

Renaud Meyssonnier entame un voyage, en 2015, depuis la France vers l’Asie. Il est arrêté quelques mois plus tard pour usage de fausse monnaie à la frontière entre l’Inde et le Népal, puis condamné à un an de prison. Renaud passe un mois dans la petite prison de Bhairahawa, au Népal. Il est ensuite transféré à Katmandou. Récit.

Je ne suis pas aussi effrayé que je devrais l'être, rentrer en prison commence à devenir une habitude pour moi.

On me fait traverser le no man's land dans le sens de la largeur devant ce qui semble être la porte. Là, on me démenotte, un cordon de sécurité est décroché et la grille ouverte.

Je pénètre dans le sas de la prison centrale de Katmandou. Il est d'une quinzaine de mètres carrés. Toute une batterie de prisonniers-surveillants y grouille.

Je ne suis pas aussi effrayé que je devrais l'être, rentrer en prison commence à devenir une habitude pour moi. Les arrivées de nuit, c'est ma spécialité. C'est mon troisième lieu de détention en deux mois, à croire que ma fièvre du voyage a gagné l'administration pénitentiaire ! Toujours énervé par ce transfert contre mon gré, je ne fais aucun effort pour socialiser. Autant à Bhairahawa, mon arrivée avait été un évènement, autant ici on dirait bien que chacun s'en contrefiche.

"Tu viens d'où ?" finit par me demander l'un d'eux.
"De France." ai-je répondu pour la forme.
"Non, je veux dire : tu as été transféré d'où ?
"De Bhairahawa."
"Rupandehi1. D'accord. Il y a 1600 personnes ici, il en rentre il en sort tous les jours. Nous avons beaucoup d'étrangers, même des Français !".


  1. Rupandehi est le nom d’un des 75 districts qui composent le Népal. Bhairahawa, également appelé Siddharthanaga, en est le chef-lieu 

Les détenus dorment sur des matelas posés à même le sol sous un mince toit de tôle.

La lutte des castes

Pendant ce temps-là, à l'extérieur, les agents passent au peigne fin mes affaires et me confisquent mon lecteur mp3, mon porte-monnaie et mes cartes de crédit. Un peu plus professionnels qu'à Bhairahawa, ils ne me laissent à présent aucune chance de m'échapper, plus de kit évasion. Je me maudis : ce matin avant de partir j'aurais dû aller aux toilettes pour y dissimuler mes cartes dans mes chaussures, sous les semelles, ils ne fouillent absolument jamais à cet endroit. Peut-être que si je n'y ai pas pensé sur le moment moment, c'est parce qu'une part de moi voulait abandonner cette dangereuse tentation. C'est sans doute mieux ainsi.

Une fois mes objets rentrés, c'est au tour des prévôts de les fouiller. La seconde lame, comme à Bhairahawa. Je retrouverai tout le lendemain, hormis la copie de mon jugement écrit qu'ils conservent dans leurs archives.

Puis un prisonnier-surveillant me conduit jusqu'à un bloc où j'ai l'heureuse surprise de découvrir des chambres individuelles avec lits simples et chauffées, ce qui est un soulagement par ce froid de canard !

Dans une pièce faisant office de bureau, il y a même des imprimantes, des photocopieuses, des ordinateurs...
Mais je déchante vite.

Ce bloc, le n°8, est celui réservé à ceux qu'on appelle ici les naike, les daï1 locaux. La crème de la crème. Naike signifie "leader" en népalais. Je fais un court passage dans leur bloc simplement pour enregistrer mon arrivée. Dans ce qui ressemble à un bureau, je passe devant le "secretary naike", le secrétaire.

Puis je ressors avec le naike qui m'a amené. Nous traversons un patio éclairé par des néons multicolores, il y a quelques arbres. Je reconnais un ginkgo, un eucalyptus. Il y a un semblant de jardin, une fontaine, des détenus massés autour d'un tube cathodique. On monte des escaliers craquelés au sommet desquels se trouve le bloc 7 : là où tous les nouveaux s'amassent. Le naike me laisse entre les mains expertes d'un saha naike, un sous-naike, les prévôts des autres blocs. Il y a neuf blocs en tout. Il y a un naike pour 25 personnes et un saha naike pour 10. Ici, ce n'est pas la même ambiance qu'au nº8 : les détenus dorment sur des matelas posés à même le sol sous un mince toit de taule.

Aucune isolation. Sans la chaleur humaine, il ferait sensiblement la même température qu'à l'extérieur. Le toit est si bas qu'il faut avancer courbé dans ce grenier obscur et sale.

Le saha naike du bloc 7 ordonne à un détenu de partager momentanément son matelas avec moi.

Puis le saha naike m'emmène faire une première visite. Au premier abord, cela m'apparaît immense par rapport aux espaces confinés dans lesquels j'évolue depuis deux mois. Il me montre ce qu'on appelle ici le compound, la ruelle périphérique qui suit le pourtour de l'enceinte. Appuyées contre le mur nord, il y a une quinzaine de pissotières, en plein air. Puis nous traversons la prison dans sa largeur pour aller dans le compound sud où il y a une vingtaine de chiottes à la turque appelées ici crappers.
"Tu peux aller aux pissotières et aux crappers n'importe quand. À part ces deux endroits, c'est interdit de marcher dans le compound la nuit. Par contre c'est ouvert la journée. Pigé ?".
J'ai acquiescé. C'est déjà fini. Les règles sont très légères en comparaison de Bhairahawa : elles semblent ici se limiter aux toilettes.


  1. "daï" signifie "grand frère". Ce sont des prisonniers-surveillants, en charge de faire régner l’ordre et de gérer la détention 

C'est un ghetto crado et bordélique. Une ruche bourdonnante.

"Ici, ça grouille de vie"

J'émerge à 10h30, j'ai fait le tour du cadran. C'est ma première grasse matinée depuis tout juste deux mois, la dernière remontant au matin du jour où j'ai été arrêté. Mon sommeil a gagné en quantité mais aussi en qualité. Bien que je doive encore partager la couche de quelqu'un, j'ai plus d'espace et peux m'allonger sur le dos alors qu'à Bhairahawa j'étais constamment en chien de fusil.
Non loin de ma tête, un haut-parleur crie. Il est accroché sur l'extérieur d'un mur du bloc 7. Mais j'étais tellement profondément endormi qu'il ne m'a pas réveillé ce matin. Bien que le soleil soit déjà haut, il fait noir. Dans ce grenier, il y a trop peu d'ouvertures et lorsqu'une des récurrentes et longues coupures de courant que connaît Katmandou intervient, les quelques ampoules s'éteignent et le dortoir est plongé dans l'obscurité.

Je découvre la prison centrale sous un grand ciel bleu. Et d'emblée du haut des escaliers, un constat s'impose : c'est un ghetto crado et bordélique. Une ruche bourdonnante.

Ça grouille de vie, d'activités. Il y a un petit hôpital, un générateur, une salle de billard, un petit temple hindou avec une parabole sur le toit, des petites boutiques, des restaurants de guingois, des bistrots, des cuisines, des blocs à plusieurs étages !

Des tisserands travaillent sur des métiers et des tailleurs dans un atelier de couture. Il y a un salon de coiffeur-barbier. Des matelassiers.
Je débouche sur un terrain de jeu qui est à lui seul plus grand que la cour de Bhairahawa. Il est au milieu de deux tribunes et de blocs dans lesquels sont insérés une épicerie et un monastère bouddhiste. Des drapeaux de prières multicolores relient le monastère aux divers bâtiments de la cour.

Au balcon de l'un d'eux, derrière des barreaux anti-suicide, je peux voir un atelier de sièges en bambou. La bannière du Népal est là aussi. Les possibilités de l'endroit me paraissent exponentielles par rapport à celles de ces deux derniers mois.

Malgré mon mécontentement latent, je dois déjà constater que mon ordinaire s'améliore. Mon enfermement a pris une autre dimension. Ce transfert constitue une indéniable avancée vers ma libération.

En cette fin de matinée hivernale, une foule compacte s'est massée dans la cour pour se réchauffer au soleil. Certains se cherchent des poux, se grattent le dos. Un vieil illettré se fait lire son jugement. Tout haut et sans aucune pudeur, on dirait une lecture publique.

Comme à Bhairahawa, il y a quelques animaux et même un chien. Avec une agréable surprise, je reconnais quelques types caucasiens déambuler dans cette cour des miracles : un grand blond, un gros barbu au crâne rasé, une jeune avec un catogan et un bouc...
Jusque-là, j'étais le seul vidēśī 1 immergé au milieu des indo-népalais. Cette donne était aussi enrichissante car elle me forçait à me confronter en permanence à une culture étrangère. Ici, j'aurai donc des alternatives. Mais ce que j'apprécie surtout, c'est le relatif anonymat dans lequel je suis plongé.

Personne ne me connaît encore et je peux déambuler sans qu'on m'interpelle à tout bout de champ : "Tu viens d'où ? Tu as fait quoi ?".
On m'ignore, on me fiche une paix royale. À Bhairahawa, cette tranquillité n'était pas possible, sans doute en raison de la taille et des effectifs réduits. Mais n'ayant pas d'autre option, je m'y étais pourtant accoutumé. Ce n'est qu'en arrivant ici, dans cette ville dans la ville que je sens que j'inspire une grande bouffée d'oxygène.


  1. "blanc" en népalais 

Un remugle à base d'ordure et d'eau stagnante qui ne trouve pas le chemin des égouts et qui fermente lentement. Un mélange de rats crevés, de moisissure, de savon, de déchets entassés ...

Prison des villes, prison des champs

Cependant, cette relative euphorie sera bien temporaire. Cette prison est beaucoup plus grande certes, mais aussi beaucoup plus peuplée.

Il y a 1600 personnes dans un rectangle d'environ 80 mètres par 65, soit 5200 m², la taille d'un petit terrain de foot. On reste dans des statistiques concentrationnaires.

La densité est telle que le linge est étendu à l'aide de perches sur des fils à trois ou quatre mètres du sol, accrochés aux branches des peupliers. J'observe le ciel, les alentours. J'ai troqué l'environnement champêtre de Bhairahawa contre un environnement urbain. La cime des arbres que je pouvais voir au-delà des hauts murs a laissé place à des bâtiments. La coupole fissurée d'un temple hindouiste à l'est, au nord un building en chantier à côté d'un centre commercial vertical.

Je continue ma balade dans les bas-fonds. Sous mes pieds, le sol devient encore plus frustre, crasseux. De ce point de vue, je regrette Bhairahawa où ce n'était pas propre à manger par-terre - même si on le faisait. Là-bas, un grand ménage hebdomadaire permettait de maintenir la petite cour plus propre et ordonnée que l'extérieur.

Ici, le sol est sale, jonché de crachats. Les prisonniers s'éclaircissent la gorge, se gargarisent, se mouchent à la cowboy...Il y a ici aussi des cuves de récupération des eaux de pluie mais le liquide qui coule des robinets a une teinte terreuse.

J'approche du coin des poubelles. Des odeurs pestilentielles sortent de partout. Un remugle à base d'ordure et d'eau stagnante qui ne trouve pas le chemin des égouts et qui fermente lentement. Un mélange de rats crevés, de moisissure, de savon, de déchets entassés...

Sous la lumière crue, je revois les pissotières. Elles sont sans chasse d'eau, car il n'y a pas d'eau courante.

Leurs carrelages sont jaunis par l'urine. On crache dans l'urinoir. Ceux qui portent des lungi 1, le relèvent ou pissent carrément accroupis. À droite, au pied du mur nord s'étend l'espace de douche, un long fossé putride en plein air.

Sous un panneau "interdit de fumer", des dizaines de détenus calcinent des cigarettes. En revanche, fumer est proscrit à l'intérieur des blocs, ce qui n'était pas le cas à Bhairahawa.

Dans le compound sud, je constate que les portes des crappers s'arrêtent à mi-hauteur. Et à mi-hauteur pour un népalais, c'est déjà bien en-dessous de la ceinture pour moi. À Bhairahawa, les cabines étaient intégrales ce qui est toujours préférable pour l'intimité. Là-bas, elles étaient tenues propres mais ici, ce sont de véritables cloaques. La puanteur est un supplice. Les crappers donne une vue imprenable sur l'arrière d'un bloc aux fenêtres de verre brisées, calfeutrées avec des journaux. Plus loin, il y a des amas de gravats, de terre, comme si l'espace n'était déjà pas suffisamment encombré comme cela.


  1. paréo long en coton qui descend jusqu'en bas des chevilles 

Il n'y a pas de portes, ni de grilles, les entrées des blocs sont grandes ouvertes 24 sur 24. On va et vient comme dans un moulin.

Une ambiance sonore oppressante

Quand je reste sur mon lit dans le bloc sombre, je suis constamment importuné par le haut-parleur. En effet, cette enceinte est trop grande pour que les appels soient relayés à la corde vocale. Ils se font donc par micro et haut-parleurs interposés. Et comme nous sommes très nombreux à être appelés, le flot de la voix nasillarde emplit l'air déjà naturellement bruyant toute la sainte journée. Comme celle d'un muezzin devenu fou énonçant des chapelets de noms. Par exemple : "Santosh Tamang Ji ! Santosh Tamang Ji ! Santosh Tamang Jiiiii!".
"Ji" signifie "monsieur". "Ji" pour les népalais, "mister" pour les étrangers. Il y a aussi des messages d'ordre général mais le fait de ne pas comprendre ce qu'annonce le naike au micro me permet d'échapper en partie au lavage de cerveau. Je préférais encore les cris bestiaux et intempestifs de Bhairahawa. Au moins ils étaient humains, mettaient de l'animation.

Ici l'ambiance sonore est oppressante. Pas moyen d'y échapper, les haut-parleurs sont disposés aux quatre coins de la prison de manière à ce que partout on puisse les entendre à volume égal.

Je retourne dans la cour où une partie de foot fait rage. Je m'assois dans une tribune pour y jeter un oeil. Quand un appel retentit dans les haut-parleurs, le match s'arrête, quelqu'un ramasse le ballon à la main, chacun suspend son activité, se lève et rejoint la rivière humaine. Un prisonnier me fait signe de suivre le flot, chacun se dirige vers son dortoir pendant que le speaker continue de crier :
"Number ! Number ! Number !."
En effet, de retour dans le bloc 7, chacun est assigné à son lit : c'est le number local.

Lorsque l'appel au micro est lancé, chacun se doit de pointer dans son bloc pour que les saha naike procèdent au comptage. Puis, les haut-parleurs se taisent, soulageant nos tympans.

Ce doit être le kōṭhā kōṭhā, nous allons être bouclés dans les dortoirs jusqu'à demain me dis-je. Mais après un petit quart d'heure, les haut-parleurs se remettent en branle :
"Number, pugyo ! Number, pugyo ! Number, pugyo !".
Chacun se lève, retourne dehors... Je les imite. J'en déduis que le number doit être terminé.

À nouveau, des cris retentissent :
"Oh number ! Oh number !"
"C'est le number de 19h"
m'informe Anatolii.
"Mais il y en a déjà eu un. Combien est-ce qu'il y en a ?"
"16h, 19h et 22h avant le coucher. Ensuite il y a couvre-feu, il est interdit de se regrouper mais on peut toujours sortir individuellement pour aller aux toilettes où fumer une clope."
"Bon il faut qu'on aille dans nos blocs maintenant."
Alors que je retourne au 7, les "Oh number ! Oh number !" pleuvent autour de moi. Les haut-parleurs étant coupés à 18h, l'appel pour les deux derniers numbers de la journée se fait à l'ancienne.

La seule règle qui vaille vraiment, ce sont les numbers. La prison est ouverte et ressemble de fait beaucoup plus à un camp de prisonniers. Étant donné que nous sommes 1600, la coordination entre policiers et naike est mauvaise, le number est plus long et lourd à organiser qu'à Bhairahawa où nous étions une centaine.

Dans le bloc 7, celui de 19h peut durer jusqu'à quarante minutes durant lesquelles nous pouvons faire ce que bon nous semble du moment que nous nous cantonnons à nos matelas : discuter, lire, écrire...
C'est aussi à ce moment-là que dans chaque bloc, les saha naike passent donner leurs recommandations aux autres détenus, à l'instar de ce qui se faisait à Bhairahawa. Mais ici, quand les sous-naike entrent dans le dortoir, les détenus cessent leurs activités et se tiennent en position du lotus et les saluent avec une déférence à la limite de l'adoration. "Namaskāra ! Namaskāra !....Namaskāra !"".
"Namaskāra", cela signifie littéralement : je salue le dieu qui est en vous.
Mais plus simplement, on pourrait traduire "Namastē" par "salut" et "Namaskāra", plus pompeux par "bonjour". Les détenus joignent le geste à la parole en plaçant leurs deux mains sous le menton comme s'ils priaient : le namaskāra mudrā. En signe de dévotion envers les prévôts. Les Népalais sont extrêmement dociles.

En tant qu'étranger, je suis semble t'il exonéré de cette humiliante proskynèse. Lorsque les saha naike passent, je dois simplement me redresser sur ma couche pour manifester un minimum de respect.

Le bêlement des "Namaskāra !" et ces salamalecs sont d'autant plus dérisoires que les sous-naike sont eux-mêmes pliés en deux sous la basse toiture du bloc 7. Ils défilent devant nous dans cette position ridicule, se tapant parfois le crâne contre les poutres métalliques alors que nous sommes confortablement assis sur nos matelas.

Pour le number de 22h, chacun doit se rendre sur son lit. Alors que nous commençons notre nuit, des saha naike passent pour nous compter. Quelques instants après quand ils ont fini, il est déjà possible de ressortir. Il n'y a pas de portes, ni de grilles, les entrées des blocs sont grandes ouvertes 24 sur 24. On va et vient comme dans un moulin.


Renaud Meyssonnier, pour Prison Insider


Lire le premier volet du témoignage de Renaud : "Sous le toit du monde, des prisons sans gardiens"

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