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Marcello dell'Anna — L'être à perpétuité (IV)

MARCELLO DELL'ANNA a passé la plus grande partie de sa vie en prison. Il a été condamné à la peine de l'ergastolo ostativo (prison à perpétuité sans possibilité d’aménagement de peine) à l'âge de 23 ans, lorsqu'il était un des chefs de la Sacra Corona Unita (mafia italienne basée dans la région des Pouilles).

Marcello dell'Anna a accepté le principe d'un échange épistolaire avec la journaliste suisse Laurence Bolomey et d'une publication régulière de ses lettres sur le site de Prison Insider.

Marcello dell’Anna a bénéficié d’une permission de sortir exceptionnelle, le 26 décembre 2016, pour passer Noël en famille. En l’espace de douze heures, Marcello et Laurence s’échangent trois e-mails. Puis Marcello retourne en prison et écrit, le 1er janvier 2017, une nouvelle lettre.

Du 28 février 1988 à aujourd’hui, je n’ai vécu dans le "vrai monde" que 20 mois, et durant toutes ces années de prisons, 25 sans interruption à ce jour, je n’ai vu évoluer la vie qu’au travers des journaux et de la télévision

Marcello est rentré en prison. Il écrit à Laurence

Happy New Year, chère Laurence,

Le soir est tombé et je t’écris depuis ma cellule. J’aurais voulu t’envoyer cette lettre dès le moment où on m’a concédé ce "souffle de vie", soit une permission de sortir pour les fêtes de Noël.

Ce fut une sensation étrange de t’envoyer un mail et de recevoir le tien. Et puis juste derrière t’en envoyer un autre, auquel je n’ai pas reçu de réponse.

Chère Laurence, quand je lisais, dans les manuels juridiques, les effets du "syndrome d’emprisonnement" (en anglais, trapp syndrom, ndlr), j’en déduisais un peu facilement que les effets d’une telle symptomatologie étaient exagérés, gonflés… Et bien je me trompais lourdement, je m’en rends compte aujourd’hui…

Trop de temps a coulé depuis le jour de mon arrestation, et chaque permission me fait me rendre compte que la réalité quotidienne est bien différente.

Tout a changé dans le quotidien réel. Du 28 février 1988 à aujourd’hui, je n’ai vécu dans le "vrai monde" que 20 mois, et durant toutes ces années de prison, 25 sans interruption à ce jour, je n’ai vu évoluer la vie qu’au travers des moyens d’informations, journaux et télévision. C’est vrai, je me suis instruit dans cette "maison de ciment"… mais la vraie vie, la vie pratique, celle dans laquelle on vit vraiment, et pas toujours facilement, à cause de motifs économiques, de travail, de santé précaire… eh bien cette vie-là, est bien différente de la manière dont je l’ai vécue dans mon "monde barricadé", ce monde fermé et vétuste, en retard sur le temps...

Certes, j’ai le sentiment d’avoir vécu jusqu’à ce jour, mais j’en suis resté à des souvenirs, à des images de la fin des années 80, quand les voitures en vogue, ici en Italie, étaient les Fiat 127, les Autobianchi 112, les Fiat Croma, etc… Quand pour téléphoner, on se rendait dans une cabine à jetons.

Je me sens comme si d’un coup, la vie m’avait été restituée, parce que ma vie, je ne la sentais plus comme étant mienne. Il est vrai que cette permission de sortie m’a été accordée de manière extraordinaire, et ainsi restera-t-elle. Il n’y en aura pas d’autres, mais cette "lumière" m’a redonné l’espoir, parce que j’avais arrêté d’espérer ; c’est comme si chaque image de ma vie, présente et passée, courait aujourd’hui en vitesse rapide devant mes yeux.

Je me rends compte que nous avons, jour après jour, mais pour un jour, un motif de vivre, d’espérer, d’aimer, pour vivre finalement la vie telle qu’elle doit être vécue… et il ne s’agit pas d’un simple jeu de mots…

Le fait d’avoir été projeté dans la dimension de la "vraie vie" et déraciné pour un temps de la "dimension du rien" est un sentiment inexplicable. Le vrai monde, le monde libre, n’a rien à voir avec notre "petit monde restrictif et archaïque".

C’est comme si tu avais un énorme désordre dans la tête. L’angoisse me massacre et même si, durant toutes ces années, j’ai dévoré des livres et des livres, pour me cultiver, pour étudier, je me rends compte qu’au quotidien la vie est bien différente. Tout se déplace, parfois, dans la bonne direction, souvent dans la direction inverse.

En ce qui me concerne, comme tu le sais, j’ai choisi d’entreprendre un parcours de vie, certes hérissé d’obstacles, plein de sacrifices, durant lequel personne ne m’a jamais rien donné… un "parcours honnête", durant lequel j’ai toujours maintenu ma dignité, sans opportunisme de bas étage ou "raccourcis" faciles, qui dans ces lieux, "s’échangent à coup d’argent..."

J’ai démontré mon changement avec des faits concrets. Pas seulement grâce à mon diplôme en droit, pas seulement grâce aux louanges ou reconnaissances en tout genre que j’ai pu recevoir. Certes, elles ont leur importance mais selon moi, sans une force de volonté et des choix de vie radicaux, on ne peut jamais effacer "l’ancien livret", ni démontrer le changement positif et concret.

Durant toutes ces longues années, et en particulier durant les quinze dernières, j’ai vécu dans un "monde enfermé, refermé sur lui". Je ne le sens plus comme étant le mien ce monde qui tourne à l’envers, ce lieu où tout est sous le regard de tous, et vécu avec suspicion, ce monde dans lequel on ne fait que tromper l’autre, dans lequel notre vie est gérée par d’autres, dans lequel hypocrisie, jalousie et envies jouent les patrons, ce monde dans lequel l’environnement cherche continuellement à te conditionner, te soumettre, t’annihiler, un lieu dans lequel les "chaînes mentales" et "les règles non-écrites" sont les plus difficiles à démêler, à surpasser.

Chère Laurence, je comprend parfaitement qu’en t’écrivant ces deux pages, je n’ai fait que de te soustraire un temps précieux, mais, en même temps, je suis certain que tu comprends que j’aie envie de partager avec toi les sensations et émotions que tout le monde ne peut pas comprendre.

Dans l’attente de tes nouvelles.

Marcello

— Publié le 10 avril 2017.

Marcello dell'Anna, L'être à perpétuité

• Lire la première lettre de Marcello dell'Anna.
• Lire la deuxième lettre de Marcello dell'Anna.
• Lire l'échange inattendu de mails entre Marcello et Laurence.

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