Publié le 18 janvier 2018.

Manque d’assistance médicale, condamnations abusives… La Russie continue d’enfreindre le droit dans son système carcéral. En évinçant les militants des commissions de visite des prisons, le gouvernement fait un pas de plus vers des pratiques illégales et inhumaines.

Pour Prison Insider, la célèbre et courageuse journaliste Zoïa Svetova s’est entretenue avec Elisa Juszczak à propos des conditions de détention.

Dmitry Komnov, ancien directeur de la sordide prison de Boutyrka, est à la tête de la commission de Moscou.

L’œil de Moscou prend le contrôle des visites en prison

Depuis 2016, la commission de surveillance publique a perdu toute légitimité. Les militants, dont Zoïa Svetova, ont été évincés de ces commissions pour laisser la place à des personnes proches du gouvernement. Créé en 2008, le seul organisme russe indépendant donnait aux défenseurs des droits humains la possibilité de visiter des prisons. L’occasion idéale pour rendre compte des conditions de détention insalubres et inhumaines et de récolter les témoignages des prisonniers. Désormais, ce sont d’anciens militaires ou officiers de renseignement qui ont pris leur place. L’un d’entre eux, Dmitry Komnov, ancien directeur de la sordide prison de Boutyrka, est à la tête de la commission de Moscou. Le recours à la torture, l’absence d’aide médicale ou encore les problèmes d’alimentation peuvent perdurer en toute impunité.

"Ça sera pour quand vous serez en liberté, ici personne n’a l’obligation de vous fournir un tel traitement".

Une aide médicale quasi inexistante

Ce qui a le plus marqué la journaliste russe lors de ses visites en prison, c’est l’absence d’assistance sanitaire.

"Pour certains, la mort en prison devient inévitable, car les malades ne bénéficient pas de l’aide médicale." Elle évoque le cas de Serguei Magntiski, incarcéré arbitrairement en novembre 2008, dont la mort a fait scandale dans la presse internationale et a été dénoncée par les organisations de défense des droits humains. Dans son roman documentaire sorti en 2012, Les innocents seront coupables, elle publie un rapport de Serguei Magnitski adressé au procureur de la Fédération générale de Russie.

Le juriste décrit le calvaire de sa maladie : peu après son incarcération, les médecins diagnostiquent une inflammation du pancréas et des reins, syndrome dont il n’avait jamais souffert avant sa mise en détention provisoire.

Dans la prison de M., les soignants lui prescrivent le traitement nécessaire. Ils évoquent une prochaine intervention chirurgicale. Lorsqu’on le transfére à la prison de Boutyrka, réputée terrifiante, l’aide médicale disparaît.
Aucun médecin ne prend le relais de son dossier. Malgré ses nombreuses demandes écrites, Serguei Magnitski ne bénéficie d’aucun traitement prescrit. "Ca sera pour quand vous serez en liberté, ici personne n’a l’obligation de vous fournir un tel traitement", lui affirme l’un de ses bourreaux, lors d’un énième rendez-vous au cours duquel le juriste tente en vain de faire valoir ses droits. Sans assistance médicale, Serguei Magnitski décède le 16 novembre 2009, moins d’un an après son incarcération.

Une personne sur trois a été enfermée au moins une fois, selon la militante et journaliste.

Le recours trop fréquent à l’enfermement

En 2017, les prisons russes comptent 700 000 prisonniers de droit commun. Certains d’entre eux sont victimes de condamnations abusives. "Le gouvernement a recours trop facilement à l’emprisonnement", selon la journaliste. Les tribunaux ne sont pas des lieux où la justice est rendue de façon équilibrée et impartiale. Ils sont plus que jamais des instruments servant à réprimer ceux qui pensent autrement, et, plus largement, tous ceux que le pouvoir considère contre ses ennemis. (…) Les juges se montrent tout aussi injustes envers les simples citoyens qui ne sont ni des opposants, ni des dissidents"1.

Outre le démantèlement du système judiciaire russe, ces décisions arbitraires contribuent à aggraver les conditions de vie en prison. Cela entraîne surpeuplement et problèmes de sous nutrition.

Si le chiffre des condamnations diminue, ce n’est qu’un jeu de statistiques. Le nombre des personnes incarcérées, selon l’Institut de recherche en politique criminelle de l’université britannique Birkbeck, est passé de 1 million en 2000 à 646 000 en 2016. Un progrès pour les droits de l’homme, a fortiori. En réalité, le nombre de détenus n’a pas diminué au cours des quinze dernières années. Les chiffres traitent partiellement de la situation et ne prennent pas en compte l’ensemble des établissements.

"Les statistiques n’incluent que les colonies pénitentiaires officielles, mais pas les prisons dites alternatives où il y a aussi de l’enfermement et du travail obligatoire", précise Zoïa Svetova.

Une personne sur trois a été enfermée au moins une fois, selon la militante et journaliste. En Russie, la prison n’est pas de l’ordre de l’imaginaire. Plutôt du vécu.


  1. Zoïa Svetova, Les innocents seront coupables, 2012, éd. François Bourin* 


Écrit par Elisa Juszczak

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Zoia Svetova

Journaliste et militante des droits humains

Zoïa Svetova est une journaliste indépendante, et militante des droits humains. Elle analyse et décrit le système pénitentiaire russe. Elle reçoit, au cours de sa carrière, plusieurs distinctions internationales et russes, dont le prix d'Amnesty International en 2003 et le prix Andreï Sakharov "pour le journalisme comme acte de courage".
Elle rédige, depuis 2009, des articles pour l'hebdomadaire russe d'opposition The New Times.
Visiteuse de prison de longue date, elle participe à l'enquête menée par le Conseil présidentiel des droits de l'homme sur la cause du décès prématuré en détention provisoire, le 16 novembre 2009, du juriste Sergueï Magnitski. Elle publie en 2012, Les innocents seront coupables, un ouvrage critique sur le système judiciaire russe.