La colonisation ne se limite pas à la conquête des terres et des corps : elle apporte aussi un nouvel appareil de contrôle social, au cœur duquel se trouve la prison. L’institution carcérale s’inscrit dans une logique de maitrise des populations colonisées, souvent jugées “indisciplinées”, “sauvages”, ou “rétives à l’autorité”. Derrière le discours de civilisation et de modernisation du droit, l’enfermement répond à un besoin stratégique : réprimer les résistances, faire taire les voix dissidentes, déstructurer les formes d’organisation préexistantes. À mesure que les empires étendent leur emprise, la prison devient un maillon essentiel de l’architecture de la violence coloniale.
L’utilité de la prison est donc d’abord politique. Elle sert à réprimer toute résistance à la colonisation, en isolant et enfermant ses opposant.es, et permettre ainsi à la colonie de s’installer et de perdurer. Au Kenya, les prisons figurent parmi les premiers bâtiments que les Britanniques construisent en installant leur colonie. Trente ont vu le jour, selon le média The Elephant, au cours des 16 années qui suivent leur arrivée en 1895. Même constat au Pakistan : JPP indique les autorités britanniques transforment profondément le système judiciaire, en introduisant une approche carcérale qui privilégie l’emprisonnement comme principale forme de punition. Dès la fin des années 1700, elles mettent en place des prisons modernes dans le cadre d’un projet large de contrôle de la population, de surveillance et de régulation sociale. Des groupes entiers — des tribus nomades, des castes professionnelles, des dissident.es politiques — sont qualifiés de “tribus criminelles”, ce qui conduit à une surveillance de masse et à une incarcération systémique. “Il ne s’agit jamais que de pénaliser et de maintenir le contrôle”, souligne Sarah Belal. “L’ordre est maintenu par la prison et non pas par les dirigeant.es autochtones du sous-continent qui (…) privilégient la réparation plutôt que la punition. Les Britanniques n’ont aucune considération pour ces formes de justice. Les prisons — et surtout la question de qui peut y être enfermé — deviennent ainsi un instrument central du maintien de l’ordre et du contrôle colonial.”
En Côte d’Ivoire, le pouvoir colonial est différent mais les objectifs et pratiques similaires. “La prison est destinée à sanctionner, à punir les personnes qui s’opposent à l’exploitation coloniale”, indiquent Paul Kouadio et Lionel Grassy, directeur de plaidoyer de la Fédération Internationale des ACAT (FIACAT). “C’est d’ailleurs l’objectif premier de la mise en place de l’institution carcérale dans la colonie, pas de réguler la vie communautaire. Les premières personnes qui se retrouvent incarcérées sont celles qui résistent.”
L’arrivée des colons au Canada a le même effet sur les populations natives. La prison constitue un outil pour réprimer et effacer les pratiques de justice ancestrales. Pierre Rousseau montre comment les gouvernements envoient la police dans les villages et les réserves afin de confirmer leur statut colonial. Cette intervention vise à remplacer le contrôle social ancestral exercé par les familles et les aîné.es. Le système juridique étatique devient, selon lui, une composante essentielle de la mission assimilatrice et prétendument “civilisatrice” de l’État. Il est imposé sur l’ensemble du territoire canadien, sans consultation ni consentement des peuples autochtones. La chercheuse Vicki Chartrand souligne que les systèmes judiciaires contribuent à établir la colonie sur l’ensemble du territoire par l’adoption de lois britanniques et la mise en place d’une force de police fédérale et d’une cour de justice nationale. “Pour gérer les colonies et assurer la domination, des pénitenciers sont construits stratégiquement dans les régions les plus peuplées de la province dans les cinq à sept ans suivant l’adhésion à la fédération”, écrit-elle. “Cette mesure est considérée comme ayant un effet “commandant et salubre” sur la population. En tant que structure du progrès moderne, le pénitencier symbolise l’avancement de la colonie dans la quête de la modernité qui vise à établir les lois du pays et à éradiquer les “maux” au moyen d’une discipline humaine.” La Couronne britannique impose, en vertu de la Loi sur les Indiens, des contrôles de plus en plus stricts au cours des années 1880. Ceux-ci visent à interdire les modes de vie traditionnels, et notamment les cérémonies spirituelles et religieuses, telles que le potlatch et la danse du soleil.
En Kanaky-Nouvelle Calédonie, le code de l’indigénat, instauré en 1887, soumet la population kanak à l’impôt et au travail forcé et criminalise, selon l’anthropologue Christine Salomon, un ensemble de comportements qui lui sont propres : “par exemple, se rendre dans le village européen sans autorisation, se promener ‘nu’ c’est-à-dire en vêtements kanak – sur le bord de la route, débrousser les champs par le feu, organiser des fêtes la nuit…”.
La prison a aussi une fonction financière. Les puissances coloniales cherchent à limiter leurs pertes économiques en rendant les colonies autosuffisantes. “Les prisons sont apparues avec la colonisation et dans la nécessité de pouvoir mieux exploiter les colonies et de sanctionner éventuellement toutes celles et ceux qui vont faire entrave à l’exploitation coloniale.”, affirment Paul Kouadio et Lionel Grassy. En Côte d’Ivoire, les autorités françaises contraignent ainsi, à partir de 1900, la population colonisée à se soumettre à l’impôt. Les personnes qui refusent sont automatiquement emprisonnées et employées de force à des travaux d’utilité publique. L’emprisonnement constitue ainsi pour le chercheur Zae Fidele “un moyen pour briser l’hostilité des populations indigènes face au recouvrement de l’impôt”. Cela entraîne un enfermement massif des populations colonisées. Si des Européen.es sont également incarcéré.es dans les prisons de la colonie, iels vivent, selon Zae Fidele, dans de meilleures conditions.
Les femmes colonisées ne sont pas seulement soumises à la domination raciale et économique : à la croisée des oppressions, elles sont perçues comme des corps à surveiller, à discipliner, à moraliser. Au Brésil, Alice Quintela Lopes Oliveira, membre du groupe de recherche Colonisation Pénale en Amérique latine et aux Caraïbes (CoPALC), explique qu’à l’époque coloniale, les femmes sont très souvent incarcérées quand elles ne remplissent pas le rôle attendu d’elles, de mère et/ou de femme au foyer. Cette réalité touche particulièrement les femmes noires, qui ne peuvent pas se permettre de rester à la maison pour s’occuper de leurs enfants, faute de revenus suffisants. “Elles doivent sortir, vendre ce qu’elles cuisinent, proposer leurs services comme laveuses”, indique la chercheuse. “Mais être dans la rue, occuper l’espace public, exercer ces petits boulots, c’est déjà perçu comme une transgression. Elles sont alors vues comme instables, ‘hystériques’. C’est l’un des visages les plus fréquents de la détention : on va en prison sans vraiment savoir pourquoi, on y reste une semaine, puis on en sort, sans explication.”