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Gangs au Brésil : les prisons toujours sous emprise

Un an après des violences qui avaient fait au moins 120 morts en deux semaines dans les établissements pénitentiaires surpeuplés, Libération a visité le complexe d’Alcaçuz, où les autorités se targuent d’avoir repris le contrôle de la situation. Mais les problèmes demeurent.

“Il a fallu enterrer le corps sans la tête.” Malgré la barbarie, la veuve raconte son histoire sur un ton monotone. Appelons-la Miriam. Un an après, sa douleur est «intacte». “Il n’y a pas eu réparation, pas de soutien” de la part de l’Etat du Rio Grande do Norte, responsable du complexe pénitencier d’Alcaçuz où son mari est mort décapité le 14 janvier 2017. “Il est entré entier en prison, il aurait dû en sortir entier”, martèle Miriam. Il fut l’une des 15 victimes décapitées alors à Alcaçuz, la “signature” du Premier commando de la capitale (PCC), principale organisation criminelle du Brésil. Officiellement, la tuerie a fait 26 morts. Sans compter les seize disparus (ou “fugitifs”, terme préféré par les autorités locales).

Choisir son camp

Janvier 2017. Les prisons brésiliennes vivent une effroyable séquence, avec au moins 120 morts en deux semaines. Le 1er janvier, 56 détenus du PCC sont exécutés à Manaus par un gang rival, la Famille du Nord. Une semaine plus tard, cinq prisonniers périssent, sans motif connu, dans une autre prison de cette ville d’Amazonie. Le 6 janvier, le “Commando” réplique à Boa Vista (Nord). Bilan : 33 morts. Puis le 14, à Alcaçuz. Et l’année 2018 commence mal. Lundi 1er janvier, au moins neuf prisonniers ont été tués dans une querelle entre bandes rivales, dans un pénitencier du Goiás (centre du pays). Quatorze autres ont été blessés tandis qu’une centaine de reclus se sont évadés. Le mari de Miriam avait 23 ans. Il était “sympathisant” du Syndicat du crime, le rival du PCC dans le Rio Grande do Norte : en taule, il faut choisir son camp.

Les violences ont duré treize jours. “On aurait dit un film de guerre médiévale, compare la mère d’un détenu. Mon fils a vu des corps dépecés, “cannibalisés”, brûlés”. “Il y a eu bien plus de tués qu’on ne le dit”, témoigne un ex-détenu, qui aurait été “forcé à faire la guerre” par le PCC. Le gang a-t-il bénéficié de complicités dans l’administration, comme le soupçonnent les familles des victimes ? Les forces de l’ordre ont mis douze heures à intervenir. Officiellement, pour éviter un carnage comme celui du Carandiru, pénitencier de São Paulo où la police, venue écraser une mutinerie, avait liquidé 111 détenus le 2 octobre 1992.

Ici, contrairement à Manaus et Boa Vista, l’enquête piétine. “La justice locale manque d’indépendance”, se désole l’anthropologue et activiste Juliana Melo. En 2016, 379 homicides et suicides avaient été dénombrés en milieu carcéral, dans des conflits entre prisonniers et des règlements de compte entre gangs.

Pour la chercheuse Camila Nunes Dias, l’apparition d’organisations criminelles est une conséquence de la forte progression de la population carcérale, désormais la troisième au monde avec, selon le dernier chiffre disponible, 726 700 détenus en juin 2016 (soit une hausse de 4% par rapport à 2015). Deux fois plus qu’il n’y a de places dans les prisons.

Les effectifs de gardiens n’ont pas suivi non plus. “Pour les reclus, s’organiser entre eux était une question de survie, explique Dias. Ce partage des tâches arrange l’Etat brésilien.” Les gangs tiennent les pavillons des prisons, tandis que le personnel pénitentiaire patrouille dans les parties externes. Ils imposent aussi leur loi aux détenus.

Conditions inhumaines

Le PCC est le principal gang. Fondé en 1993 dans un pénitencier de São Paulo, c’est lui qui a pris le contrôle des prisons paulistes. Il veut dominer les prisons, mais aussi le trafic d’armes et de drogues dans tout le pays. Son actuelle offensive dans le Nord et le Nordeste est au cœur des massacres de janvier 2017. C’est pour contenir celle-ci que des gangs locaux, tel le Syndicat du crime, ont été créés. “S’ils partagent avec l’Etat la logique de la violence, les gangs sont perçus comme une forme de résistance contre des conditions de détention inhumaines”, nuance Juliana Melo : surpeuplement, insalubrité, manque d’assistance juridique et médicale, mauvais traitements ou torture…

Les guérites de surveillance du complexe pénitencier d’Alcaçuz se dressent au milieu de la forêt, à 40 kilomètres de Natal, la capitale d’Etat. Des proches arrivent, chargés de sacs contenant produits ménagers, papier toilette, shampooing… Les accusations fusent : “La prison ne fournit rien” ; “*les détenus partagent la même brosse à dents”* ; “ils ont faim et soif” ; “ils sont malades”

Le secrétaire local de l’administration pénitentiaire, Luís Mauro Albuquerque Araújo, est venu en battle dress et gilet pare-balles, “au cas où”. Avec ce policier, la visite d’Alcaçuz vire à la performance. C’est lui qui dirigeait la force spéciale dépêchée par Brasília pour faire cesser les violences et former les gardiens du Rio Grande do Norte (dont les effectifs seront augmentés de 40%) à la “surveillance rapprochée”.“Nous avons repris la prison en vingt minutes”, se vante-t-il. Des travaux ont été entrepris. Il y a désormais une clôture électrique, un parloir, des matelas : “L’Etat n’en fournissait pas.” Des kits d’hygiène seraient en voie d’acquisition. Or les conditions de détention auraient empiré. Le nombre de prisonniers a augmenté de 75% avec la fermeture de maisons d’arrêt. Les agents fédéraux sont accusés de mauvais traitements. “Ils entrent à tout moment, tirent des balles en caoutchouc et tabassent tout le monde”, accuse l’ex-détenu, qui dit avoir été “torturé”.

Luís Mauro Albuquerque Araújo nous saisit l’avant-bras et nous replie fermement le poignet. “C’est de la torture ça ? lance-t-il, avant de formuler lui-même une réponse : C’est juste incommodant. Nous employons la force, mais juste ce qu’il faut pour maîtriser ceux qui essaient de s’en prendre aux gardiens.“ Il dément aussi toute “privation alimentaire” : “Les prisonniers tentent de discréditer l’Etat pour reprendre le contrôle de la prison.” Parce qu’avec lui, “c’est tolérance zéro”. Il n’y aurait plus ni drogues, ni armes, ni téléphones portables à Alcaçuz. Plus de gangs non plus ? Il ne se risque pas à l’affirmer : “Mais nous avons mis fin à leur pouvoir. Les détenus, qui se faisaient extorquer, violer, tuer, disent qu’on les a libérés.”

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