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France : Maïtena Biraben, "ce qui nous horrifie dans les Ehpad devrait nous horrifier dans les prisons"

Depuis le 3 avril, Maïtena Biraben anime chaque vendredi, sur LCP, “Déconfinés-Lire pour s’en sortir”. Une émission qui donne la parole au personnel pénitentiaire et s’adresse aux détenus.

“Déconfinés – Lire pour s’en sortir” s’adresse à tous les confinés, mais plus particulièrement aux détenus (72 500 dans les prisons françaises pour 61 000 places) et au personnel pénitentiaire. La pandémie a accéléré les libérations anticipées pour ceux qui étaient à deux mois de la fin de leur peine. Mais les parloirs ont été suspendus. Le seul lien avec le monde extérieur reste donc le téléphone et la télévision, gratuite depuis le début du confinement.

Maïtena Biraben donne la parole aux directeurs et directrices de maisons d’arrêt - Fresnes, la Santé, Grenoble, Rennes. Mais aussi au personnel pénitentiaire, à des avocats (Hervé Temime ou Henri Leclerc), à la contrôleure générale des prisons, Adeline Hazan, ainsi qu’à des responsables d’associations.

L’émission est ponctuée de chroniques : cours de cuisine assurés par le chef Thierry Marx, - qui imagine des plats pour moins de trois euros - sessions sportives dispensées par le joueur du Real Madrid Karim Benzema, la championne du monde de judo Clarisse Agbegnenou et le champion du monde de KickBoxing, Cyril Benzaquen. Elle propose aussi des live du DJ Cut Killer ou d’Akhenaton d’IAM ; les conseils de lecture de députés, de personnalités passées par la case prison comme Alexis Corbière, Jérôme Kerviel, Booba ou encore Berthet One, l’auteur de BD le plus lu dans les prisons. Bernard Pivot, enfin, y commente des extraits d’“Apostrophes”.

Figure de Canal+ avec “la Matinale” ou “Le Grand journal”, dont elle a été licenciée en 2016, Maïtena Biraben a animé, la saison suivante, “M comme Maïtena” sur RMC. Avant de faire son retour à la télévision sur LCP, en janvier dernier.

TéléObs. - Quelle est la genèse de cette émission ?

Maïtena Biraben. - Alexandre Duval-Stalla - avocat et fondateur de l’association “Lire pour en Sortir” - a organisé un réseau bénévole de librairies indépendantes, proches des maisons d’arrêt, qui distribuent des livres aux détenus, lesquels s’engagent à en faire le compte rendu. Au début du confinement, il m’a contactée pour me faire remarquer que personne ne parlait des prisonniers. Effectivement, personne n’en parle. Et personne ne “leur” parle non plus. On imagine bien leur angoisse d’être enfermés dans des circonstances pareilles. Le confinement nous rapprochait de l’enfermement. D’où ce projet. La direction de la chaîne et Guilaine Chenu (directrice des contenus de LCP, NDLR), l’ont accepté et nous avons monté une émission, à quatre, uniquement sur une folle envie. Comme des pionniers de la télévision.

Vous insistez bien sur la différence entre confinement et enfermement…

Pour nous, la privation de liberté ne signifie pas la privation de tout. Si les autres nous manquent, nous avons toujours Internet, Skype, etc. Mais eux ? La suppression des parloirs entraîne la solitude. Les détenus sont confinés dans l’enfermement. Ce qui nous horrifie dans les Ehpad devrait nous horrifier dans les prisons.

Comment expliquer cette indifférence ?

En France, on a tendance à penser que ceux qui sont en prison le méritent et que c’est leur problème. Alors que c’est aussi le nôtre. A quoi sert la prison ?… Si on juge une société à l’aune de ses prisons, nous ne sommes pas au top. Avec l’équipe, nous découvrons un sujet incroyablement passionnant, pour ne pas dire fou. Les détenus deviennent les invisibles de la République. Or, être condamné, ce n’est pas être hors de la société. Cette émission, du moins je l’espère, devrait contribuer à changer l’image de l’avocat, du juriste… Des hommes et des femmes d’une humanité vraiment sidérante, animés par un engagement. Et aussi celle du personnel pénitentiaire : des hommes qui gardent des hommes s’expriment, et ce n’est pas anodin. On ne les entend pas souvent mais leur parole porte.

Vos invités évoquent facilement leur rapport à la prison ? Avez-vous eu du mal à les convaincre ?

Non, pas du tout. C’est assez formidable d’ailleurs. Il n’y a aucune pression, pas d’obligation. Ce sont leurs histoires. Je pense franchement qu’il n’existe pas beaucoup d’émissions dans lesquelles Loïk Le Floch-Prigent, Karim Benzema, les chanteurs Passy, Booba, les avocats François Sureau ou Hervé Temime, se prêtent au jeu des cours de sport, des conseils de lecture… Je regrette qu’il n’y ait pas encore de champion du monde de football… Cette émission s’appuie sur la cuisine, la culture, la lecture, la réflexion, la réalité, la vie quoi.

Que retient-on de leurs paroles ?

Ce que dit, vendredi, Le Floch-Prigent est très intéressant : “Les juges ont décidé que j’étais dangereux pour la société, je ne vois pas en quoi je l’étais.” Ceux qui sont en cellule sont-ils tous dangereux pour la société ? Je pose juste la question… Me Leclerc pleure, et c’est extraordinaire. Jérôme Kerviel revient sur sa détention, et c’est un sacré moment. Les propos sont tous de très haut vol, pragmatiques et libres. Un paradoxe, non ? Ce qu’explique Cécile Dangles, qui représente l’association des juges d’application des peines, sur la prison, la justice et les personnes détenues, est une leçon. Il y a toujours deux députés dans chaque émission, car il importe de raconter aux intéressés que la prison est un sujet pensé, débattu, réfléchi à l’Assemblée nationale, au sein de la commission des lois.

La culture en prison, c’est primordial ?

Et comment ! Quand on lit, on s’évade. L’association “Lire pour en Sortir” n’achète que des exemplaires neufs afin que chaque détenu ait le sien. Chez nous, des comédiens comme Vincent Dedienne ou François-Xavier Demaison viennent lire des comptes rendus de lecture faits par les prisonniers.

L’émission a-t-elle vocation à se poursuivre après la fin du confinement ?

Il faut reconnaître à LCP une espèce d’agilité pour monter une émission en si peu de temps. La chaîne a voulu remplir une mission de service public, relayer les initiatives et la parole. Alors, oui, on aimerait que l’émission continue.

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