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France : interview de Christelle Rotach, directrice de prison

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La rédaction : Je me suis demandé, en vous lisant, quelle pouvait être la marge de manœuvre d’un directeur de prison. Que peut-il objectivement faire ?

Christelle Rotach : Je pense que nous pouvons faire des choses, dans la limite de la loi et de la politique pénale. Mon idée du commandement d’un établissement, c’est de poser le cadre quotidien de travail. Le cadre est fondamental car il organise le consensus de vie entre les détenus et le personnel. Et là, le directeur a une marge de manœuvre qui peut aller jusqu’à l’audace ! La prise en charge des personnes radicalisées dépendait, par exemple, de la décision du directeur de l’établissement pénitentiaire avant l’écriture d’une doctrine nationale.

Une fois ce cadre posé, qui est rappelé à tous, il est possible d’être un peu plus fantaisiste, par le biais notamment d’actions culturelles. Cela ne va pas de soi, beaucoup de personnes de la société civile étant souvent surprises qu’on entreprenne ce genre de choses en prison. Et pourtant, tout contribue à la préparation à la sortie. On a besoin de travailler sur toutes les habiletés sociales des détenus. Tous ne parviendront pas à accéder à un emploi après la détention et ce n’est donc pas forcément cet axe-là qu’il faut travailler avec eux.

La culture et le sport sont essentiels. L’administration pénitentiaire fait entrer la culture depuis quelques années déjà dans les établissements et je trouve que c’est très bien.

La rédaction : À Marseille, notamment, vous remplissez trois soirs de suite des gradins pour un spectacle de danse, If, qui mêle danseurs professionnels et détenues. Racontez-nous.

Christelle Rotach : Oui ! Lors de mon premier séjour aux Baumettes, en 1999, un célèbre chorégraphe, Philippe Talard, a cette idée, cette lubie : créer un ballet au sein de la prison. Évidemment, le chef d’établissement a d’abord été étonné puis finalement a dit oui pour le centre pénitentiaire pour femmes que je dirigeais alors. La structure a alors vécu quatre mois au rythme de cette création. Même les personnes qui n’y contribuaient pas suivaient l’évolution du spectacle avec un enthousiasme très porteur. Un chorégraphe, des danseurs, des musiciens entraient tous les jours dans la prison pour les répétitions avec les détenues. Ça a été une aventure humaine extraordinaire. Nous avons fait venir plus de 1 000 personnes ! Il fallait voir ça, les gens faisaient la queue devant les Baumettes pour aller au spectacle. C’était fabuleux.

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La rédaction : Vous écrivez : “La peine de prison répare-t-elle jamais le mal commis ? Je ne le crois pas. Elle posera les termes de la punition, elle assurera à la société ce temps de l’oubli nécessaire pour continuer à vivre mais guère plus”. Quel est votre avis sur la politique carcérale de la France ?

Christelle Rotach : Je pense que nous cherchons depuis quelques années à répondre à l’acte délictueux différemment. Je ne vais pas dire que la politique pénale est laxiste ou sévère, l’intérêt n’est pas là.

Mais pendant longtemps – c’est le fruit de notre histoire judéo-chrétienne – la peine devait servir à l’amendement de l’auteur et devait réparer ou apporter une réponse à l’acte qui avait commis, pour les victimes. Résultat : tout le monde va en prison pour n’importe quel fait, pour des durées très variables. C’est l’une des difficultés dans les établissements d’avoir des délinquants d’habitude, des criminels et des délinquants d’occasion.

Je crois que cela fait quelques années que l’on réfléchit : la peine de prison n’est peut-être pas la seule réponse et au-delà du nombre de places – il faut avoir une politique immobilière dans l’administration pénitentiaire car nous ne pouvons plus avoir des bâtiments aussi vétustes –, nous devons réfléchir à ce que nous voulons, à ce que la société veut dire aux auteurs.

Je crois que les réponses que nous essayons d’apporter maintenant – il y a eu un long chemin, la semi-liberté, la libération conditionnelle, le placement sous surveillance électronique, la future détention à domicile sous surveillance électronique, l’interdiction des peines inférieures à six ans – tout cela contribue à réfléchir à la peine. C’est un travail pédagogique à destination de la société, il faudra aussi l’entreprendre avec les forces de sécurité intérieure.

La rédaction : Il semble y avoir deux obstacles à cela. Le premier : qui va prendre en charge la politique de communication de cette politique ? Christiane Taubira avait tenté d’expliquer que la prison n’était pas utile pour toutes les peines et on l’a vite accusée de vouloir relâcher tous les criminels. L’opinion publique n’a pas l’air de vouloir comprendre cela et, politiquement, ça ne rapporte aucune voix. Second obstacle : le manque de moyens humains et financiers pour suivre ces personnes hors les murs des prisons.

Christelle Rotach : La privation de liberté, c’est contre nature. La prison dans la tête – c’est un peu ça, la surveillance électronique –, c’est tout aussi insupportable, vous me direz. Mais tout cela mérite beaucoup de pédagogie, beaucoup d’explications qui sont portées à destination des professionnels et pas suffisamment à destination de la population.

Par ailleurs, des réformes sont lancées et les moyens n’arrivent qu’après et de manière perlée. En termes de timing, c’est compliqué lorsque l’on connaît la durée de fonction d’un ministre : attendre que les moyens arrivent, ça veut dire qu’on est déjà passé à une autre mandature avec d’autres objectifs politiques.

La rédaction : Un sujet imbriqué dans celui-là, c’est celui de la réinsertion, notamment au sein de la prison. En fait-on assez ?

Christelle Rotach : Tout le monde a le droit de travailler. Du travail, il n’y en a pas assez. Mais !

Tous les détenus ne veulent pas travailler, ça, il faut le dire, et ce n’est plus obligatoire. Ensuite, les entreprises qui font appel aux établissements pénitentiaires viennent pour des raisons financières évidentes – et la flexibilité, nous sommes les seuls à pouvoir dégager tout de suite de la main d’œuvre – mais elles ont en contrepartie des contraintes fortes (horaires, accès, etc.). Il n’est pas évident d’amener du travail dans Paris intra-muros ou à Joux-la-Ville, par exemple.

Ce qui est compliqué, c’est d’inscrire l’offre de travail dans la durée. Il faudrait – c’est un peu l’objectif de l’agence du TIG (travail d’intérêt général, ndlr) qui va essayer de stabiliser cela – spécialiser davantage les ateliers que nous mettons à disposition des entreprises, développer les investissements à l’intérieur pour adapter vraiment les locaux à une activité. Est-ce créer une zone blanche pour faire du travail de haute précision et, à ce moment, on ne ferait que ça ? Est-ce mettre en place le nécessaire pour installer, par exemple, une boulangerie industrielle ? Tout en gardant une marge pour faire des « coups » publicitaires.

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