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Ahmad // 2 // En cours de route...

— Publié le 15 novembre 2018

Ahmad1 quitte l'Afghanistan le 7 novembre 2015. Il fuit son pays où il a fait partie d'une unité de sécurité de l'armée nationale afghane et où il se sent en danger. Son parcours le fait partir d'Afghanistan puis passer par l’Iran et la Turquie. Il est détenu, en Grèce, durant six mois, avant de poursuivre sa fuite, vers d’autres murs, cette fois en Italie. Pour Prison Insider, il revient sur son expérience.

Prison Insider publie une série de témoignages recueillis auprès de migrants, parvenus au terme d'un voyage qui les aura vu passer par la prison. Nous entendons témoigner du fait que l’enfermement résulte de plus en plus de parcours migratoires qui se heurtent à des murs, des barrières, des centres de rétention, voire la prison.

Photographie Ben Art Core


  1. Le prénom a été changé. 

Nous devons encore une fois payer pour acheter notre liberté

Fuir : en bus, en camion, à pied

Avec un groupe d'environ 200 personnes, mené par des passeurs, nous tentons d'entrer en Iran par le sud de l'Afghanistan, dans la province de Nimrooz. Nous sommes stoppés à la frontière. Nous faisons alors un long détour par une zone désertique du Pakistan. Nous sommes totalement dépendants des passeurs qui exigent de nous plus d'argent et la police nous arrête. Pour échapper à l'emprisonnement, une seule solution : payer !

Nous réussissons à passer en Iran ; il nous faut environ une semaine pour traverser ce pays en bus, en camion et parfois à pied. Un peu avant d'atteindre Téhéran, nous sommes arrêtés par des policiers iraniens qui, eux aussi, nous rançonnent. Nous devons encore une fois payer pour acheter notre liberté. Pour avoir surpris des conversations téléphoniques, je suis presque sûr que les passeurs étaient de mèche avec les policiers et qu'ils se sont partagé notre argent.

Nous passons sans encombre en Turquie. Au cours de notre voyage vers l'ouest du pays, nous sommes arrêtés par la police qui nous relâche sans rien exiger en échange. Nous atteignons Istanbul, puis la côte méditerranéenne. Là, pendant cinquante jours, nous tentons à de nombreuses reprises d'embarquer clandestinement pour la Grèce. Nous échouons à chaque fois, soit à cause de la météo, soit à cause de gardes-côtes turcs. Je me dis que nous n'y arriverons jamais. Et puis, un jour, à quatre heures du matin, nous montons dans un petit bateau prévu pour 40 passagers. Nous sommes plus de 70 à bord. Des Afghans, des Irakiens, des Syriens. Des hommes, mais aussi des femmes et beaucoup d'enfants.

Après environ six heures de navigation, les vagues sont très hautes et il y a du brouillard. J'ai terriblement peur de mourir noyé.

Nous avons la chance incroyable de croiser un bateau de pêche qui nous recueille à son bord. Les pêcheurs ont prévenu les gardes-côtes grecs qui nous escortent jusqu'à une zone d'accostage.

C'est une détention dure, sans possibilité de communiquer avec l'extérieur

C’est quoi notre crime ?

Nous sommes le 25 février 2016. Pendant les sept jours suivants, nous sommes parqués dans une sorte de hangar fermé sans lumière et sans eau chaude, seulement quelques robinets d'eau froide pour se laver et boire. Nous avons droit à deux repas par jour, presque toujours des pâtes, y compris pour les enfants. Puis nous sommes transportés, dans des bus aux vitres grillagées, jusqu'au camp de Paranesti dans la Drama, dans lequel on nous enferme.

Le camp, entouré de montagnes, est totalement clos par des grillages surmontés de deux rangées de barbelés acérés. Nous sommes gardés par des policiers armés, systématiquement accompagnés de chiens. Le matin très tôt et le soir, ils nous rassemblent pour nous compter. Je vis dans un long bâtiment en préfabriqué qui comprend cinq dortoirs de quatorze places chacun, des WC et des douches. Il y a cinq bâtiments comme le mien dans le camp. Les chambres ne sont pas surpeuplées, chacun dispose d'un lit. Mais nous souffrons de l'attitude toujours méprisante, parfois haineuse de nos gardiens qui nous parlent mal, nous insultent et piétinent avec leurs chaussures nos lieux de prière.

Je me demande pourquoi nous sommes enfermés alors que nous n'avons commis aucune faute, seulement celle de fuir nos pays ravagés par la guerre. C'est quoi notre crime ?

Un jour, une association organise, sur la colline qui surplombe le camp, une manifestation de solidarité et des gens déploient une banderole sur lequel je peux lire "freedom". Ils sont finalement chassés par les policiers, Pendant six mois, nous disposons comme seul espace vital, de nos chambres et de la ruelle qui sépare notre bâtiment du suivant. Nous sommes insuffisamment nourris et l'accès aux soins médicaux est long et compliqué. C'est une détention dure, sans possibilité de communiquer avec l'extérieur. Je me pose sans cesse cette question : comment est-ce possible en Europe, le continent des droits de l'Homme ?

Je connais encore la prison pendant toute une nuit à Paris, dans une cellule de commissariat

Franchir les frontières

Au bout de six mois nous sommes relâchés. Je refuse de faire une demande d'asile dans ce pays qui traite si durement les réfugiés. Un laissez-passer nous est remis et nous sommes transportés, par train, à Athènes, où nous sommes libérés. Je passe alors clandestinement en Italie, depuis le port de Patras. Je reste pendant 18 heures enfermé dans la remorque d'un camion pour passer en Italie sur un ferry.

Depuis l'Italie du Nord, j'essaie, à deux reprises, de franchir la frontière française pour rejoindre Calais et l'Angleterre, ma destination finale. Mais par deux fois, la police française m'arrête à Nice et me remet aux autorités italiennes.

Je suis ramené à Turin où je suis emprisonné, la première fois pendant 48 heures, la seconde pendant 72 heures, dans une cellule surpeuplée et très sale.

Ma troisième tentative pour passer en France est la bonne. Je connais encore la prison pendant toute une nuit à Paris, dans une cellule de commissariat. Puis je me rends à Calais en train. Là, je tente à six reprises de me cacher, de nuit, dans la remorque d'un camion. Six fois, j'échoue. Puis, au début du mois de novembre (2016, ndlr), la police détruit notre lieu de vie. Nous sommes embarqués dans des bus pour être acheminés dans différentes villes de France. Pour moi, ce sera Lyon où je suis hébergé dans un centre d'accueil pour demandeurs d'asile (Cada). Aujourd'hui, j'attends toujours une réponse à mes démarches pour obtenir le statut de réfugié.

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Propos recueillis par Marc Giouse

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