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À la croisée des chemins

– Publié le 26 juin 2018.

L’une est syrienne, l’autre française.

Prison Insider recueille, en 2017, le témoignage de Hend, réfugiée politique syrienne arrivée en France à la fin de l’année 2013. Elle a passé huit ans dans l’enfer des prisons syriennes. Aux confins de l’inhumanité.
Les deux femmes se rencontrent aux fils d’amitiés entrecroisées. A l’époque, Hend ne parle pas français. Désireuses d’échanges et de connaissances, elles parviennent à se comprendre.

Pascale Puéchavy raconte le parcours de son amie à l’occasion de quatre témoignages publiés sur Arte Radio.

Elle nous livre l’histoire de cette rencontre, son projet.

"C’est ce qui me guide dans mon travail documentaire : permettre aux gens d’incorporer cette expérience. Cela transforme beaucoup plus largement la vision que l’on a des choses".

Prison Insider. Comment naît ce projet ? Pourquoi avez-vous eu envie de raconter le parcours de Hend ?

Pascale Puéchavy. En 2003, mon ami Franck Miyet et moi avons connu un jeune Syrien qui venait faire ses études au Conservatoire de Lyon. Nous l’avons hébergé pendant un an. Ce fut un véritable bonheur de découvrir le raffinement de sa culture. Suite à cela : un enchainement d’amitiés étendues sur une dizaine d’années. Au fil des connaissances et des soirées entre amis, nous avons rencontré Hend et son mari. Elle ne parlait pas français. Pourtant la langue n’a pas été un obstacle. Avides d’échanges, de rencontres et de partages, nous avons réussi à nous comprendre.

A l’époque, je montais des films documentaires sur l’activité humaine dans la vallée du Rhône avec Franck.

En rencontrant Hend et après mille discussions, l’envie est née de faire un film documentaire.
Nous avons commencé, en 2015, à écrire le projet et mener un certain nombre d’entretiens.
Nous n’avons pas trouvé de financement. L’idée du tournage a été abandonnée mais je ne voulais pas perdre le contenu collecté. La capacité descriptive de Hend est très riche. Par le récit, on incorpore une histoire qui n’est pas la nôtre. C’est ce qui me guide dans mon travail documentaire : permettre à chacun de saisir une expérience. Cela transforme largement la vision que l’on a des choses.

Retransmettre ce récit, c’est offrir aux personnes une proximité avec cette région du monde, connaitre l’horreur, la torture, l’arbitraire.

On est plus aiguisé par cette réalité, cela transforme la vision que l’on en a. Ce ne sont plus seulement des informations avec des chiffres et des disparus. On est concerné par ce qu’il se joue.

Hend dessine des atmosphères différentes de son enfance, légères, heureuses. Ce sont des parties de sa vie qui sont communes à chacun. Pouvoir attraper, s’approprier et parler de ces traces offre la possibilité d’accéder au parcours de Hend. A en mesurer, par la suite, toute la singularité.

"C’est un degré de résistance à la peur et à la terreur incroyable. C’est l’expérience de l’inimaginable. La torture, c’est un abime".

PI. Cette rencontre a-t-elle modifié votre perception de la vie et de la prison ?

PP. D’abord, il y a quelque chose qui n’est pas incorporable : c’est la torture. C’est inouï, je me demande comment elle a pu tenir. Puis il y a sa peur irrationnelle d’être incarcérée dans une prison civile avec "les femmes des livres"1. Il y a aussi l’humanisation de la prison par la vie commune qui s’y construit et la formation autodidacte des détenues… Cet ensemble de contrastes construit une image particulière de la prison.

Il apparait une autre transformation, plus mentale, plus sensible, voire plus spirituelle dont Hend parle très bien : c’est la manière dont elle se découvre une liberté intérieure. Ce sont des territoires de liberté qui ne sont plus physiques.

Je suppose qu’il y a des gens cassés, détruits, et pour d’autres une découverte d’eux mêmes. Hend le dit : "En prison tu es 24h/24 avec d’autres. Ça demande beaucoup trop d’énergie de se cacher durant des mois, des années. C’est impossible de cacher qui tu es".  C’est une juxtaposition de réalités, avec à la fois la violence extrême de l’enfermement et la capacité de certains à grandir dans cette violence.


PI. Après un tel récit, quel message souhaitez-vous adresser aux auditeurs ?

PP. Je ne peux pas parler de manière générale des prisons. Par contre, je pense qu’elles ont un effet de loupe sur la société. Pour le peu que j’en connais, la surpopulation, les conditions de vie, la gestion froide et technocratique… au regard du témoignage de Hend, ce phénomène me parait encore plus évident. C’est un processus de gestion sociale et politique. Il concourt à la déshumanisation. Ce témoignage est révélateur. Il accroit notre conscience des méfaits de la prison.


  1. Nom donné par Hend aux détenues de droit commun. 


Propos recueillis par Joanna Gherardi
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