— Publié le 10 octobre 2018.

La population carcérale néo-zélandaise double en l’espace de 15 ans. Prison Insider publie, en janvier 2017, la fiche-pays relative à la Nouvelle-Zélande. Et alerte sur le record absolu de 10 000 prisonniers, en passe d’être atteint. C’est chose faite en juin 2018.
Tania Sawicki Mead est directrice de l’association JustSpeak, implantée en Nouvelle-Zélande. Prison Insider l’a rencontrée et lui pose trois questions.

Alors que les Maoris et autres minorités représentent 15% de la population du pays, ils constituent plus de 50% de la population carcérale chez les hommes et plus de 70% chez les femmes

Prison Insider. Quels sont les problèmes que rencontre actuellement le système carcéral en Nouvelle-Zélande?

Tania Sawicki Mead. L’un des enjeux majeurs est la surreprésentation des Maoris dans la population carcérale. À infraction égale, un Maori a plus de risque d’aller en prison et d’écoper d’une peine plus sévère que tout autre individu. Alors que les Maoris et autres minorités représentent 15% de la population du pays, ils constituent plus de 50% de la population carcérale chez les hommes et plus de 70% chez les femmes. C’est le fruit d’une réelle discrimination.

La Nouvelle-Zélande est également confrontée à la surpopulation carcérale. Celle-ci a très significativement augmenté lors des 10 dernières années. Beaucoup de personnes sont incarcérées avant même d’avoir été jugées. Les personnes prévenues représentent entre 25 et 30% de la population carcérale. Tout cela découle d’une loi de 2013, selon laquelle il faut prouver ne pas représenter de danger pour de ne pas être enfermé. Peu de détenus bénéficient de remises de peine. La plupart des personnes condamnées purgent l’intégralité de leur peine.

La Nouvelle-Zélande a beau être un pays assez libéral, les mentalités à propos des politiques pénales sont conservatrices. L’opinion publique considère que la justice est trop tendre envers les criminels. Et les politiciens se rangent derrière en vue d’une réélection.

La violence entraîne la violence et la prison expose à la violence

PI. Quels sont les facteurs qui peuvent expliquer la surreprésentation des Maoris en prison ? Qu’en est-il de la forte proportion de femmes ?

TSM. Le racisme explique cette surreprésentation. Il s’agit à la fois du racisme en général et du racisme structurel. Il se traduit par la pauvreté, un accès limité à l’éducation, l’incarcération des parents… C’est l’héritage de la colonisation.

Une personne ayant subi des violences a plus de risques de connaître la prison. Cette discrimination concerne également l’éducation, la santé, etc… Ces autres domaines ont une influence directe sur l’incarcération massive des Maoris. Tant que le gouvernement n’investira pas plus d’argent pour éduquer, soigner, accompagner, alors la surreprésentation des Maoris en prison perdurera.

Les femmes emprisonnées sont de plus en plus nombreuses. Elles étaient 550 il y a quatre ans. Elles sont 772 aujourd’hui.

La proportion de femmes Maoris a également augmenté en deux ans. Cette part est passée de 60 à 70%. Personne au gouvernement ne semble réellement avoir d’explications concernant une telle hausse. Nous pouvons certainement le lier à des problématiques d’addictions et au trafic de drogues. Il faut aussi savoir que 75% des femmes incarcérées ont subi des violences familiales. La violence entraîne la violence et la prison expose à la violence. Les femmes ont tendance à davantage récidiver, car elles reçoivent peu de soutien lorsqu’elles sortent. Des discussions se tiennent actuellement pour mettre en place des politiques à-même d’aborder ce problème.

PI. Nous avons évoqué la surpopulation carcérale, et la Nouvelle-Zélande prévoyait la construction de nouveaux établissements. Pourquoi le projet de méga-prison de Waikeria a-t-il été abandonné ?

TSM. Il se trouvait à l’agenda du gouvernement précédent. Ce projet s’inspire des méga-prisons américaines. Waikeria existe déjà. C’était la seule prison où il était envisageable d’augmenter le nombre de places, du fait de son emplacement. Elle est isolée. Le gouvernement a changé en octobre 2017, et Justspeak a pu discuter avec le gouvernement actuel.

Le constat demeure que les prisons ne sont pas en mesure de répondre à l’augmentation de la population carcérale.

Le projet de méga-prison a été abandonné en mai. Cependant, le gouvernement ne croit pas à une diminution du nombre de prisonniers dans les prochaines années, et pense nécessaire la construction de nouvelles places. La prison actuelle de Waikeria va donc être rénovée, 500 lits seront ajoutés, ainsi qu’une unité spéciale en vue d’accueillir des personnes souffrant de troubles mentaux. C’est un progrès, mais ce n’est pas une solution à long terme. Le problème reste entier.


Propos recueillis par Léa Ventura

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JustSpeak

ONG

L’association JustSpeak intervient dans le domaine de la justice en Nouvelle-Zélande. Elle rassemble une vingtaine de volontaires et une jeune équipe mobilisée autour des politiques pénales. L’organisation publie des rapports et mène des campagnes dans le but de sensibiliser le grand public à ces questions. L’une des dernières campagnes luttait contre la construction de la méga-prison de Waikeria.

Son site internet
La fiche-pays de la Nouvelle-Zélande