— Publié le 18 septembre 2018.

Un quotidien réglé, un lieu clos, une vie en cellules : la vie des moines et celle des prisonniers laissent entrevoir des caractéristiques communes. Le webdocumentaire Le cloître et la prison, les espaces de l’enfermement à paraître le 26 septembre 2018, prend appui sur le site de Clairvaux (France), d’abord abbaye pendant 700 ans puis prison jusqu’à aujourd’hui.
Cet objet multimédia donne accès à une visite vidéo de Clairvaux ainsi qu’à un parcours interactif avec des photographies, des notices de décryptage, des archives commentées, des interviews d’historiens... Un objectif : raconter les usages et les pratiques de l’enfermement au cours de l’Histoire.

Elisabeth Lusset est chargée de recherche au CNRS. Elle travaille sur la criminalité monastique au Moyen Âge. Elle est engagée, depuis 2009, dans un vaste programme de recherche, Enfermements, avec trois collègues universitaires. Ce programme propose une histoire comparée des enfermements monastiques et carcéraux. La sortie de l’objet multimédia Le cloître et la prison vient à la suite de trois colloques et trois livres sur le sujet.

Prison Insider a rencontré Elisabeth Lusset. Elle évoque les intentions des auteurs à l’origine de ce voyage dans l’espace et le temps.

Au 19e siècle, la peine de prison devient le pivot du système pénal français : il faut trouver des lieux où enfermer des milliers de condamnés

Prison Insider. Quel est le point commun entre les différents espaces de l’enfermement, et comment expliquer cet ancrage sur le site de Clairvaux ?

Elisabeth Lusset. Clairvaux a été une abbaye pendant sept siècles avant d’être transformée en prison. À la différence d’autres abbayes converties en prisons comme Fontevraud ou le Mont-Saint-Michel, la prison de Clairvaux est toujours en activité. L’idée de transformer une abbaye en prison ne va pas de soi, car être prisonnier et être moine n’a a priori pas grand-chose à voir.
Cette transformation s’explique tout d’abord par le fait qu’au 19e siècle, la peine de prison devient le pivot du système pénal français : il faut trouver des lieux où enfermer des milliers de condamnés.

Or, depuis la Révolution, les abbayes, transformées en biens nationaux, sont pour la plupart vacantes. Ces bâtiments présentent aussi l’avantage d’être des espaces clos. Quand le sous-préfet de l’Aube se rend à Clairvaux en 1808, la première chose qu’il fait, c’est de mesurer les murs d’enceinte. Il voit des proximités entre monastère et prison dans les fonctions assignées à chaque lieu (réfectoire, dortoir…). D’autres proximités s’observent dans les usages, puisque la vie du prisonnier et la vie du moine sont strictement encadrées et réglées selon des horaires fixes.
Il faut signaler que les abbayes ont abrité des prisons avant le 19e siècle : dès le Moyen Âge, les moines criminels étaient enfermés dans des cachots. Aux 17e-18e siècles, des hommes et des femmes étaient enfermés dans les monastères par décision du roi. Enfin, beaucoup de religieux étaient contraints par leur famille à entrer dans les ordres. Pour ces hommes et ces femmes qui n’avaient pas choisi la vie religieuse, le monastère était perçu comme une prison.

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PI. Quel regard d’historienne portez-vous sur les prisons actuelles ?

EL. Le but des historiens est de réinscrire des pratiques d’enfermement dans la longue durée. Si on considère le débat contemporain sur l’encellulement des prisonniers, sur la question de savoir s’ils doivent être enfermés seuls ou à plusieurs et combien de mètres carrés doivent leur être accordés… Ces questions sont contemporaines mais, il y a plusieurs siècles, on se les posait déjà, avec des réponses différentes selon les époques, comme nous le montrons dans le webdocumentaire.
Au tout début du Moyen Âge, par exemple, les moines étaient dans des cellules, jusqu’à ce qu’on réalise que la solitude pouvait engendrer des pratiques déviantes ou rendre fou. On invente alors le dortoir collectif pour contrôler plus étroitement les moines. Puis la cellule fait son retour à la fin du Moyen Âge comme lieu privilégié de recueillement. Il y a donc, dans l’histoire des monastères, des allers et retours dans les choix spatiaux entre enfermement cellulaire ou collectif.

Pour la prison, on observe des allers et retours identiques. Avant le 19e siècle, les détenus étaient fréquemment dans des dortoirs collectifs, où hommes, femmes et enfants étaient parfois mélangés.

Progressivement, cette promiscuité est dénoncée comme dangereuse. Mélanger tous les types de prisonniers, du petit délinquant au criminel, est remis en question. On promeut alors le modèle de l’encellulement individuel, mais sa mise en œuvre n’est pas toujours possible, car cette solution coûte cher.

Ainsi, dans la maison centrale de Clairvaux, les prisonniers sont d’abord placés dans des dortoirs où régnait la loi du plus fort. On décide alors de les enfermer la nuit dans des cellules individuelles disposées en batteries, surnommées "cages à poules" et encore visibles aujourd’hui. Protégeant le détenu des agressions, les "cages à poules" sont alors considérées comme une amélioration de la condition des prisonniers. Mais les témoignages des détenus, qui y ont été enfermés jusque dans les années 1970, soulignent combien la mise en cage nocturne était avilissante et éprouvante. Ils racontent les cris et la puanteur. L’apport de l’historien, c’est de montrer que les débats actuels ont existé par le passé et ont parfois été résolus différemment. Les évidences actuelles peuvent être remises en perspective par l’histoire.

Des abbayes transformées en prisons, on en trouve ailleurs qu’en France

PI. Retrouve-t-on la même filiation historique entre ces différents lieux d’enfermement dans d’autres pays ?

EL. Nous sommes partis du cas français, mais nous avons essayé d’embrasser une dimension plus internationale. Des abbayes transformées en prisons, on en trouve ailleurs qu’en France, par exemple en Allemagne ou en Angleterre. Après la Réforme protestante et l’expulsion des moines, des prisons s’installent dans les anciens couvents. Ailleurs en Europe, en Suisse ou en Espagne par exemple, d’anciens établissements religieux ont été transformés en prisons. Quant à la question de l’encellulement individuel des prisonniers, il s’agit d’un débat qui anime, au 19e siècle, les deux côtés de l’Atlantique, les États-Unis comme l’Europe. Le webdocumentaire explore avant tout les espaces de l’enfermement en Occident.

Quand certains pays prennent la voie d’une décroissance carcérale et ferment des prisons, comment s’opère la transition dans l’autre sens ? Que fait-on d’une prison qui ferme ?

EL. EL. En France, on a fait le choix de gommer le passé carcéral des anciennes abbayes-prisons. Garder la mémoire et la trace d’une abbaye est visiblement plus facile que de conserver la mémoire d’une prison. Le parcours de visite du Mont-Saint-Michel ne fait ainsi aucune mention de son passé carcéral.

Tout porte à croire que la société n’est pas prête à regarder en face le sort qu’elle a réservé et qu’elle réserve encore aujourd’hui à ses détenus.

On préfère transformer les anciennes prisons désaffectées en hôtels ou en universités. Il faudrait une vraie volonté politique pour créer un musée des prisons visant à montrer ce que l’on fait des gens que l’on enferme dans nos sociétés. Or, le musée national des prisons, installé dans la maison d’arrêt de Fontainebleau en 1995, a fermé ses portes en 2010 et, depuis, ses collections dorment à Agen (à l'Ecole nationale de l'administration pénitentiaire) et à Clairvaux. Il n’y a pas cette volonté de se tourner vers son histoire. Il faudrait que la peine de prison et ses usages actuels soient remis en cause et que la société soit au clair avec elle-même pour qu’un travail de mémoire puisse être entamé.


Propos recueillis par Clara Grisot

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Le cloître et la prison

Webdocumentaire

L’équipe du programme de recherche "Enfermements" travaille, depuis 2014, à la production de ce webdocumentaire.

Lire le dossier de presse
Accéder au webdocumentaire (à partir du 26 septembre 2018)

  • L'équipe
    Falk Bretschneider
    Julie Claustre
    Isabelle Heullant-Donat
    Elisabeth Lusset

Pour aller plus loin

Le webdocumentaire est produit en partenariat avec le studio de création multimédia Lumento