Publié le 26 septembre 2018.

Cet article de Typhaine Léon est issu du Passe-murailles n°73, revue de l'association Genepi (voir en bas de page).


LE COLLECTIF FÉMINISTE Mujeres de Frente naît en Equateur en 2004 dans la prison de Quito "El Inca" de la rencontre de femmes incarcérées et non-incarcérées, embarquées dans un processus de recherche-action anti-pénitentiaire1.

Aujourd’hui basé dans le centre de la capitale équatorienne, le collectif travaille quotidiennement avec des enfants des femmes en prison ou sorties de prison et/ou de milieux marginalisés. Il propose un espace pour enfants, d’adolescent.es et de femmes où chacun.e peut participer, sans aucun type d’obligation, parce qu’il/elle s’y sent bien. Avec les enfants, le collectif continue de rechercher, questionner et dénoncer publiquement les impacts de l’Etat pénal contre des groupes de familles entiers.
Le texte qui suit se base sur les observations, entretiens et réflexions collectives produit.es ensemble.


  1. Voir Lisset Coba Mejía et others, Motín y amores en la Cárcel de Mujeres de “El Inca” (Universidad Andina Simón Bolívar, Sede Ecuador, 2004); Andrea Vanessa Aguirre Salas, Vivir en la fractura: el castigo y las resistencias en la cárcel de mujeres, Universidad Andina Simón Bolívar, Sede Ecuador; Corporación Editora Nacional; Ediciones Abya Yala (Quito, Ecuador, 2010); entre autres. 

Alors qu’en 1987 on pouvait compter 589 femmes incarcérées dans le pays, en 2015 elles étaient 1 538

Lola

Lola a trente-cinq ans et loue une petite partie d’une maison au-dessus de Camal, dans un quartier pauvre et discriminé de Quito, éloigné du centre et peu desservi par les transports en commun. Elle y vit avec quatre de ses enfants, trois de ses petit.es frères et sœurs qu’elle prend en charge pendant la période d’incarcération de leur mère, et deux des fils de son compagnon lui aussi en prison.

Dans les familles ciblées par l’Etat pénal, ce sont les femmes qui s’organisent pour subvenir aux besoins de tou.tes. Tantes, grands-mères, sœurs, accueillent les enfants laissés dehors quand leur mère est incarcérée. En plus de l’entretien quotidien de la maison et de la charge des plus petit.es, Lola a aussi plusieurs métiers : elle recycle papiers et cartons, sacrifie quelques affaires personnelles, vend de petites quantités de drogue, de la cocaïne et de la marijuana. Elle ne consomme pas mais le micro-trafic lui permet de garder la tête hors de l’eau et de payer le loyer, les uniformes des enfants, la nourriture, les transports en commun.

A Quito, le micro-trafic de drogue a colonisé les marchés du commerce informel. Si ces femmes ont toujours vécu (de) l’accumulation des métiers1, depuis les années 1980, la vente de petites doses de drogue devient une partie importante du revenu mensuel. Alors qu’en 1987 on pouvait compter 589 femmes incarcérées dans le pays2, en 2015 elles étaient 1 5383.

L’Équateur, qui a suivi les États-Unis dans la "Guerre contre la drogue", incarcère celles qui sont au bas de l’échelle du narcotrafic, et transforme sa lutte contre la drogue en "guerre contre les femmes"4. Lola se fait d’ailleurs bientôt arrêter par la police et placée en jugement.


  1. Eduardo Kingman Garcés et Blanca Muratorio, "Oficios y trajines callejeros", in Los trajines callejeros Memoria y vida cotidiana Quito, siglos XIX-XX, par Kingman Garcés, Eduardo, FLACSO, SedeEcuador : Instituto Metropolitano de Patrimonio : Fundación Museos de la Ciudad (Quito, 2014), 244. 

  2. Nadia Soledad Ribadeneira González, "Repercusión del Nuevo Modelo de Gestión Penitenciaria en la vida de la población privada de libertad, en el Centro Regional de Rehabilitación Social de Cotopaxi, durante los años 2014 y 2015: Análisis, desde una mirada de género.", FLACSO Argentina, 2018, 149. 

  3. Defensoría Publica, Quito, 2017. 

  4. Rosa Del Olmo, Mujeres en Prisión: los alcances del castigo. (Buenos Aires: Ministerio Público de la Defensa; Procuración Penitenciaria de La Nación; Centro de Estudios Legales y Sociales, 1996). 

Elle a mis plusieurs fois sa vie en péril ainsi que celles de ses enfants

María

María est aussi poursuivie par la justice. Elle a cinquante-trois ans et douze enfants, dont trois sont encore mineur.es. Elle exerce plusieurs métiers simultanément et vit en partie du micro-trafic.

Son corps est marqué par une vie de violence. Des cinq hommes dont elle a porté les enfants, elle garde le souvenir de coups au visage, de cicatrices sur les bras et les jambes et voue une haine particulière au père des trois dernier.ères qui, raconte-t-elle, a mis plusieurs fois sa vie en péril ainsi que celles de ses enfants. Il est aussi façonné par les nombreux accouchements, l’alcool et la drogue.

Sa fille de quatorze ans, accompagnée de son père, a porté plainte contre elle pour maltraitance. María explique qu’elle était furieuse le jour où elle a découvert qu’elle lui volait de l’argent. Elle reconnaît s’être "emportée", avoir été trop loin.

Quand on porte les stigmates de la société sur son corps, il n’est pas facile de s’aventurer dans les quartiers des classes moyennes et aisées.

Pour sa pré-audience et son audience, elle s’est bien habillée et a placé le dentier qui lui rend ses incisives. On lui assigne une avocate d’office. María parle beaucoup, raconte la longue histoire de sa vie pour expliquer qu’elle ne frappe jamais ses enfants pour rien, que le père est un alcoolique qui a bien failli la tuer à plusieurs reprises, elle sort les photos de ses enfants ; mais l’avocate n’a pas le même langage.

Sans lui laisser le temps de terminer, elle exprime son mépris pour la violence – une mère ne peut pas frapper son enfant – et explique avec impatience qu’elle ne pourra pas plaider moins de quinze jours de prison ni s’opposer au changement de garde de l’adolescente. La sentence tombe, María est bien condamnée à quinze jours de prison, sa fille ira vivre chez son père et il faut maintenant trouver un autre membre de la famille qui veuille bien accueillir les deux plus jeunes dans son foyer.

Les systèmes électroniques de géolocalisation se développent en même temps qu’éclatent des massacres à l’intérieur des centres de détention

Juana

Juana a au moins soixante-ans et se trouve actuellement incarcérée dans l’établissement pénitentiaire de Latacunga.
Depuis ses dix-huit ans, elle a fait des allers-retours réguliers d’un côté et de l’autre des murs de la prison. Des prisons, devrait-on dire, puisqu’elle en a connu plusieurs et a développé une connaissance fine de leurs fonctionnements et évolutions. Toujours condamnée pour micro-trafic ou trafic de drogue, elle connait les différents types d’incarcérations.

Au "Retén Sur", la caserne du sud, la torture était l’instrument favori des agents de l’autorité. Elle provoquait la mort de nombreux prisonniers et était un moyen classique d’investigation pour obtenir des noms et des détails sur la circulation de la drogue . Plus tard, à la prison de l’Inca, qui a fonctionné à Quito jusqu’en 2014, Juana juge que les femmes subissaient davantage la torture psychologique : "Il n’y a pas de vérité qui compte" dit-elle, "tu dois dire des choses, inventer des choses, te faire un film".
Dans cette prison, les femmes avaient tout de même le droit de s’organiser et de prendre des initiatives. Il était par exemple possible de fabriquer et de vendre des produits pour continuer à contribuer à la vie économique de sa famille, de s’habiller comme chacune l’entendait et de se réunir. Malgré les inégalités et la forte corruption, il était donné aux femmes la possibilité de s’autogérer et de garder contact avec leurs proches1.


  1. Lisset Coba Mejía, SitiadAs, La criminalización de las pobres en Ecuador durante el neoliberalismo, FLACSO Ecuador (Quito, 2015) Nadia Soledad Ribadeneira González, "Repercusión del Nuevo Modelo de Gestió nPenitenciaria en la vida de la población privada de libertad, en el Centro Regional de Rehabilitación Social de Cotopaxi, durante los años 2014 y 2015: Análisis, desde una mirada de género.", FLACSO Argentina, 2018, 149. 

Latacunga

À la suite du plan de modernisation des prisons mis en place en 2010 par le gouvernement de Rafael Correa, les femmes ont été déplacées dans la nouvelle prison de Latacunga.
Nouvelle infrastructure, nouveau fonctionnement. La prison se trouve désormais à deux heures de la ville, les visites sont restreintes, la circulation d’objets ou de denrées est totalement interdite, et toutes les prisonnières portent le même uniforme. Les horaires sont cadrés et la prise d’initiative ou la production personnelle n’est pas autorisée. "Ici on fait partie d’une entreprise [de marché]", analyse Juana. "Tout sert à produire de l’argent, les uniformes, l’économat, l’exploitation au travail".

Elle pense qu’il est grand temps que les prisonnières montrent leur mécontentement, mais sans espaces de réunion, il est plus complexe de s’unir.

Depuis 2008, le programme "Equateur Sans Enfants dans la Prison"1, lancé par le gouvernement de la révolution citoyenne, interdit la présence d’enfants de plus de trois ans dans les prisons, et ce dans le but de préserver les droits des enfants et adolescent.es qui jusque-là avaient le droit de vivre avec leurs mères à l’intérieur des murs ou d’y faire des allers-retours réguliers.
Or, le programme de 2008, couplé au transfert de prison en 2014, a eu pour conséquence de fragiliser et précariser les familles dans leur fonctionnement. Nombre de femmes expriment leurs inquiétudes au sujet du devenir de leurs enfants2.

Tout comme les femmes, les enfants et adolescent.es sont un groupe minoritaire de la société que l’histoire invisibilise et que le présent écoute bien peu. Pourtant, face aux situations de précarité, d’insécurité et d’abandon, les enfants aussi s’organisent pour survivre. Dans l’Espace des Enfants mis en place par le collectif Mujeres de Frente, on observe une solidarité importante développée entre les enfants d’une même famille. Leur grande autonomie leur permet aussi de prendre soin d’eux dans les cas où l’absence d’adulte les oblige à prendre en main leur alimentation et leur santé. La DINAPEN3, la police ou encore les maisons d’accueil font partie de leur imaginaire collectif et sont vues comme autant de menaces au maintien de l’unité du groupe solidaire qu’ils ont consolidé.
Les fils et filles de mères incarcérées doivent souvent négocier leur position avec les acteurs de l’autorité judiciaire. Ce sont les premier.ères touché.es par les politiques de l’"État policier"4 mis en place à partir de 2009 en Equateur.


  1. "Ecuador Sin Niños en la Cárcel", programme lancé par l’ancien vice-président Lenin Moreno. 

  2. Comité de familiares amigas y amigos de la gente presa, "En las nuevas cárceles, las criaturas sin mamá", Linea de fuego, 4 août 2014. 

  3. Dirección Nacional de Policía Especializada para Niños, Niñas y Adolescentes. Direction Nationale de Police Spécialisée pour les Enfants, Adolescents et Adolescentes (traduction propre). 

  4. Jorge Paladines, & M. Sozzo, Postneoliberalismo y penalidad en América del Sur. CLACSO, cité dans González, "Repercusión del Nuevo Modelo de Gestión Penitenciaria en la vida de la población privada de libertad, en el Centro Regional de Rehabilitación Social de Cotopaxi, durante los años 2014 y 2015: Análisis, desde una mirada de género." 


Typhaine Léon
Membre du collectif Mujeres de Frente
Anthropologue

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GENEPI

Association militant pour le décloisonnement des prisons

Le Genepi est une association estudiantine qui milite pour le décloisonnement des institutions carcérales par la circulation des savoirs et des témoignages entre les personnes enfermées, les bénévoles et la société civile.
Cet engagement va de pair avec une conscience militante des enjeux politiques liés aux différents lieux d’enfermement. Chaque année, des centaines de bénévoles du Genepi écartent les barreaux de la prison pour recréer des liens entre la société et les personnes incarcérées. L’association s’articule autour de 3 piliers entremêlés : l’Information et la sensibilisation du public (ISP), la Réflexion et formation, l’Action en détention (AD). À cela, s’ajoute une vie associative interne très riche et constructive en matière politique et militante. Puisque nous existons depuis mai 1976, depuis plus de 40 ans, l’association a connu un certain nombre d’évolutions de sa pensée et de son action, qui sont toutes inscrites dans les Prises de Position du Genepi.

Site internet du Genepi

Il est possible de se procurer la revue du Genepi, le Passe-Murailles, sur la boutique de l'association.