Et si le discours sur la réinsertion était lui aussi indigeste ?

– Publié le 9 août 2018

Samuel Lourenço Filho a passé neuf ans incarcéré au Brésil. Le discours sur la réinsertion lui reste en travers de la gorge.
Il publie, en mai 2018, une tribune sur le site du journal brésilien GGN. Nous la reproduisons ici, traduite et adaptée, avec son accord.
Point de vue.

Mange ou meurs !

Les prisonniers sont affamés. Il peut bien y avoir des nutritionnistes pour calibrer les repas servis, les prisonniers sont affamés. Ce n’est pas une fable, c’est la réalité. Les aliments sont généralement insipides, parfois rances. En soi, la nourriture ne manque pas. Les prisonniers meurent de faim soit parce qu’elle arrive déjà périmée dans les unités, soit parce que sa qualité se chargera de leur couper l’appétit.

C’est le seul repas possible dont il faut se contenter. Mange ou meurs ! Il faut supporter son goût amer et se convaincre que c’est "très bon pour ce que c’est" ou que c’est déjà bien pour quelqu'un "qui n’avait que de l’herbe et des cailloux à se mettre sous la dent".

Reste à avaler cette nourriture assaisonnée avec toute la haine des gens qui pensent que le meilleur repas pour un prisonnier est de lui faire manger une balle de 762 tirée depuis le mirador.

Trêve de gastronomie. À tous mes amis détenus, voici mon conseil: attention à ne pas gober le discours sur la réinsertion ! C’est la nourriture la plus périmée, toxique et nocive qu’on essaiera de vous faire avaler ! Il se pourrait bien qu’elle soit nécessaire à votre survie.

La réinsertion est un leurre qui décharge les vrais responsables.

Un mensonge

La réinsertion est une blague ! Un produit de pacotille qui est distribué comme une proposition de progrès social. Toi détenu, tu es un barbare, un être tordu. Et la réinsertion est la maudite solution pour faire de toi un être civilisé, social, humain, ordonné, bien éduqué…
C’est un leurre qui décharge les vrais responsables. Réinsérer, c’est partir du principe que le prisonnier n’a jamais fait partie de la société. Comme si le prisonnier était un extraterrestre tombé sur cette planète en commettant des crimes, et qu’il avait désormais besoin d’apprendre à vivre avec les populations locales.

Amis prisonniers, faites attention quand vous goberez le discours de la réinsertion, car il peut vous mener tout droit dans notre société actuelle: société de consommation, de préjugés, d’extrémisme, de racisme, de machisme, d’intolérance religieuse, de privilèges. Prenez garde ! Une fois réinséré, vous voici réinséré dans une société qui exclue.

À force de réinsertion, on peut vous faire croire au "Lava Jato" 1, vous faire soutenir l’abaissement de la majorité pénale, ou penser que les aides aux personnes pauvres peuvent atteindre 4 000 reais. Et qu’un bon voyou est un voyou mort. Attention !

J’ai été incarcéré avec d’anciens policiers corrompus qui, après avoir été exclus du système, se sont retrouvés en prison avec des gens qu’ils avaient eux-mêmes arrêtés.
J'ai vu l'ancien gouverneur Sérgio Cabral inaugurer une prison avec le secrétaire de l'administration pénitentiaire. Aujourd'hui tous deux sont emprisonnés, quand ce dernier a soutenu fermeté et réinsertion.

La réinsertion fait croire que la société est un monde lointain à atteindre, comme un idéal! C’est un mensonge. La prison est dans la ville, et avec la ville. La prison est un fait social. Malhonnêtes, menteurs, hypocrites : personne n’assume sa part de responsabilité là-dedans. Ils excluent et prétendent que nous ne voulons pas nous insérer. Par nature, nous serions des êtres mauvais et barbares. Comme c’est commode !

La prison est ancrée dans la société, les prisonniers aussi. Personne ne peut en être tenu à l’écart.

Soyez très prudent avec la réinsertion. En gobant tout ça, cela pourrait bien vous rendre dingue, vous monter à la tête, voire vous donner envie de vous foutre en l’air.

La réinsertion, c’est comme la nourriture périmée, ça rend malade.


Lire l'article original (en portugais).


  1. L’opération "Lava Jato" (lavage express) est une enquête qui a révélé le plus grand scandale de corruption au Brésil et un système de blanchiment d’argent massif. 

Écrit par Samuel Lourenço Filho
Traduction Joanna Gherardi

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Samuel Lourenço Filho

Samuel Lourenço Filho a 31 ans. Il a passé neuf ans incarcéré et connu sept établissements pénitentiaires dans l’état de Rio de Janeiro (Brésil). Il est actuellement en liberté conditionnelle, et poursuit un cursus en gestion publique et développement économique et social à l’université publique fédérale de Rio de Janeiro.

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