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France: la prison, un milieu difficile pour le travail social

Exercer en milieu pénitentiaire est aujourd'hui un vrai challenge pour les travailleurs sociaux, qui y interviennent pourtant depuis 1945.

En milieu fermé, auprès de détenus adultes, la prison laisse de moins en moins de place au travail social. Les choix politiques successifs façonnent un accompagnement des détenus plus administratif que social. Pourtant, dès qu’un quartier innovant est créé dans une prison, il compte des travailleurs sociaux.

Entre 1990 et 2020, le nombre de personnes incarcérées en France a augmenté de 35 %, passant de 45 500 à 70 651. Cette augmentation est le résultat de choix politiques (pénalisation accrue, allongements des peines, comparutions immédiates).

La réinsertion étant l’un des volets de la sanction, on aurait pu croire que le nombre de travailleurs sociaux accompagnant les détenus avait grandi en conséquence. Si l’on s’intéresse seulement aux détenus adultes, ce n’est pas le cas.

Des travailleurs sociaux interviennent en prison depuis 1945, surtout des assistants de service social (ASS) et des éducateurs spécialisés (ES). En 1979, ils sont regroupés dans des services socio-éducatifs, qui deviennent, en 1999, des services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip).

Mais depuis dix ans, les missions des conseillers de ces services, les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (les CPIP) ont progressivement été réorientées vers un suivi plus administratif des peines.

Abandon du travail social en prison ou période de transition ? L’administration tente avec peine de recruter des ASS qui travailleraient avec les CPIP. Certains Spip réussissent à consacrer une part de leur budget à un animateur socioculturel ; ailleurs, l’axe du soutien à la parentalité permet à des professionnels de rencontrer pères et mères détenus.

Autre volet intéressant : des aides-soignants et aides à domicile interviennent auprès de quelques détenus dépendants. Des permanences d’accès aux droits sociaux ont aussi été mises en place par la CPAM, la CAF, ou Pôle emploi. Mais elles n’existent pas partout. À l’arrivée, le travail social semble réinjecté de manière ponctuelle, aléatoire et surtout très insuffisante au vu des besoins.

Et pour les professionnels en place, le travail en prison est un vrai challenge, a observé Mathilde, psychologue ayant exercé deux ans en milieu pénitentiaire :

“L’administration leur donne peu de place. Au quotidien, l’action des travailleurs sociaux est ralentie par mille contraintes : les aléas judiciaires, la lenteur des modes de communication, les règles variables d’une prison à l’autre, l’arbitraire, le manque de logements et d’entreprises, à l’extérieur, qui acceptent les détenus à leur sortie.”

Beaucoup de CPIP ont aussi l’impression que l’administration pénitentiaire veut reléguer leurs missions de travail social au dernier plan. Nadine Ferlay, CPIP et militante CGT, l’a observé dans son rapport sur les “travailleurs de l’ombre” .

“La circulaire de 2008 sur nos missions modifie radicalement la philosophie du métier : la primauté donnée à la réinsertion se déplace vers la priorité au contrôle et à l’évaluation de la dangerosité, dans le cadre d’une prédiction des risques et d’aménagements de peine.”

Flore Dionisio, CPIP et secrétaire nationale de la CGT insertion probation, confirme :

“Si on écoute le ministère, on est devenus les pros du “sortir” de la délinquance. Mais désormais, ils sur-responsabilisent l’individu : seul responsable de ses actes, le condamné doit travailler sur lui-même. Ils font complètement abstraction de son contexte social. Alors que la misère financière, sociale, intellectuelle des personnes arrivant en prison s’accroît. C’est sur ce contexte social que l’on travaillait pour prévenir la récidive.”

Le ministère de la justice a annoncé la création de 400 postes dans les Spip en 2020. Pour que le nombre de personnes suivies par chaque CPIP soit ramené de 95 à 60.

“Actuellement, on a très peu de temps avec chacun”, poursuit Flore Dionisio. En centre de détention, elle parvient à faire des entretiens d’une demi-heure. En maison d’arrêt, c’est plutôt un quart d’heure.“C’est malheureux, on rate les personnes, dit-elle. Beaucoup de mes collègues ne font plus de préparation à la sortie, alors que c’était le cœur de notre mission.”

Avant, elle accompagnait les détenus lors de permissions culturelles : “Maintenant, on nous demande des écrits dans tous les sens. On passe plus de temps derrière l’ordinateur, à rendre compte au magistrat, plutôt qu’à échanger et à agir avec les personnes détenues.”

Les CPIP ont ainsi beaucoup de mal à trouver du temps à consacrer aux PPR, des groupes de parole pour détenus, où ils ont pourtant l’impression de faire un travail très efficace. Flore Dionisio, qui dit ses collègues “usés”, “sur le départ”, compte sur les recrutements annoncés.

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