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France : à la prison de Réau, les détenus s’évadent par la danse

En ce début d’après-midi, le Centre pénitentiaire sud-francilien de Réau est plongé dans un lourd silence. Seuls quelques va-et-vient de surveillants suggèrent que les bâtiments alentour, fraîchement repeints en jaune, sont peuplés de 700 détenus, dont une centaine de femmes. Il faut traverser la cour d’honneur, surmontée de fils noirs depuis l’évasion en hélicoptère de Rédoine Faïd, et pousser la porte du gymnase pour voir cette enclave aux confins de la Seine-et-Marne et de l’Essonne prendre vie.

Une troupe composée de quatorze détenus - femmes et hommes -, six danseurs professionnels et autant d’amateurs, y répète “Respirations”, une création destinée à être jouée le 24 janvier au Théâtre Paris Villette. Ce projet s’inscrit dans le cadre de la troisième édition du festival Vis-à-vis, “temps fort de la création artistique en milieu carcéral”.

Dans le gymnase, aucune lumière naturelle ne filtre. Chaque lucarne est recouverte d’un rideau métallique. Pieds nus sur le linoléum, les danseurs s’échauffent. Le spectateur pourrait s’y efforcer, il ne parviendrait pas à discerner le détenu de l’homme libre. Le motif de l’incarcération des participants, condamnés à des peines moyennes, n’est jamais évoqué. “En tant qu’artiste, je n’ai pas à le connaître”, estime Claire Jenny, la chorégraphe à la tête de la Compagnie Point-Virgule - qui porte le projet aux côtés du service pénitentiaire d’insertion et de probation.

Claire Jenny est inquiète. Plusieurs détenus sont absents, or cette répétition est l’une des dernières. Elle décide de commencer sans eux, les retardataires arriveront au compte-gouttes. “On s’y met!”, s’égosille-t-elle. Il faut au moins ça pour couvrir le ronronnement incessant de la soufflerie. La séance s’ouvre par un “auto-massage”. Des paumes, les danseurs effleurent leurs bras, dessinent des cercles sur leur torse, palpent leur visage.

“En prison, la peau est oubliée”, explique la metteuse en scène.

Elle se dit “surprise” de voir les hommes “s’emparer” d’une “sensualité” et d’un “état d’être féminin” a priori difficiles à assumer.

Liberté de mouvement

Les danseurs exécutent leurs premiers tableaux. Au signal de Claire Jenny, tous se mettent à marcher en contournant les chaises en plastique bordeaux disposées sur le rond central du terrain. Un accordéoniste les accompagne, tantôt en jouant de la musique, tantôt en ne produisant qu’un souffle. Les corps se frôlent, se percutent parfois. Lorsqu’ils se croisent, certains esquissent un sourire. Les mouvements sont fluides, irréfléchis et semblent ne souffrir d’aucune entrave.

“Respirations” - une création existante de la chorégraphe - s’articule autour de deux “matières” : la “bienveillance” et le “bien-être”.

Libre à chacun de créer à son tour “une façon de bouger”. Les danseurs courbent le dos, tendent le bras, enchaînent les torsions. Ils s’accroupissent puis se relèvent. Prostrés, ils se déploient soudain.

“C’est pas mal du tout… c’est beaucoup mieux qu’hier!”, s’exclame Claire Jenny. La troupe se scinde en plusieurs sous-groupes. Certains sont à contretemps, d’autres oublient à quel groupe ils appartiennent. Après des premières tentatives balbutiantes, les danseurs semblent bien plus assurés. “Ils apprennent extraordinairement vite”, se félicite la chorégraphe.

Réappropriation du corps

La danse aide les détenus à se réapproprier leur corps, malmené par la promiscuité, le stress et le sport à outrance.

L’un d’entre eux, les bras gonflés par la musculation, se “sent bien” après la séance. Un autre, qui est à Réau depuis cinq ans et n’avait jusqu’alors jamais dansé, dit sa joie de voir des “gens de l’extérieur” et de “se rapprocher des autres”.

“Avec ce projet, nous sommes loin de l’anecdotique. Des rencontres profondes ont lieu”, explique la chorégraphe. Les séances aident à réapprendre le contact physique. Les corps-à-corps, les mains tendues, les portés… Ces mouvements témoignent de la démarche “partenariale” et “collaborative” chère à Claire Jenny. Beaucoup de détenus vivant “en apnée”, un travail sur le souffle s’impose - le nom de la création prend là tout son sens.

Nous avons choisi ces détenus tout en sachant qu’il existait le risque qu’ils ne puissent pas participer le jour venu

Claire Jenny, metteuse en scène

Les séquences s’enchaînent. La répartition des rôles est mouvante: un danseur peut être appelé à en remplacer un autre au pied levé. “Nous avons choisi ces détenus alors même qu’il existe le risque qu’ils ne puissent pas participer le jour venu”, explique Claire Jenny. La troupe est tributaire de la décision du juge d’application des peines, qui étudiera les demandes de permission de sortie. Plusieurs détenus répètent tout en sachant qu’ils ne sont pas “permissionnables”.

S’ils devaient en effet manquer à l’appel, des séquences filmées lors des répétitions seront projetées le jour du spectacle. Même si tous aspirent à présenter leur création au public, là n’est pas l’essentiel:

“Ce sont des projets fragiles, mais qui portent en eux une incroyable force”, conclut Claire Jenny.

“Respirations”, le vendredi 24 janvier au Théâtre Paris Villette (19e).

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