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Chine : Ouïghours opprimés dans le Xinjiang, "Soyez sans pitié"

Des documents révélés par le New York Times apportent la preuve de l’implication du président chinois dans la détention massive de l’ethnie musulmane.

Même l’univers paranoïaque et hypercontrôlé du Parti communiste chinois n’est pas à l’abri d’une trahison. Les documents fournis au New York Times par un lanceur d’alerte chinois, et mis en ligne samedi par le quotidien américain, apportent de nouvelles preuves de l’immense campagne de détention et de persécution des ethnies musulmanes du Xinjiang, une province de l’ouest de la Chine. Depuis des années, quelques chercheurs et médias étrangers, comme Libération, collectaient des données, recueillaient des témoignages, tentaient de contourner la censure phénoménale et les mensonges de Pékin sur le sujet. Ces documents, 96 pages de discours inédits du président Xi Jinping, 102 pages de discours de cadres du parti, 161 pages de directives et de rapports sur la surveillance des citoyens et 44 pages d’enquêtes internes, éclairent enfin “la façon dont la machinerie cachée de l’Etat chinois a mené à bien la plus vaste campagne d’internement du pays depuis l’ère Mao”, selon les termes du New York Times.

“Outils de la dictature”

Le premier enseignement est que le président chinois lui-même a lancé le projet en avril 2014, un an après son arrivée au pouvoir, après une série d’attentats meurtriers menés par des extrémistes ouïghours, ethnie locale majoritaire qui compte environ 11 millions d’habitants. Dans un discours à des cadres du parti, il les appelle à “lutter contre le terrorisme, l’infiltration et le séparatisme” en utilisant les “outils de la dictature” et en ne montrant “absolument aucune pitié”, et les exhorte à étudier les méthodes employées par les Etats-Unis après le 11 septembre 2001. Sous prétexte de neutraliser une frange d’extrémistes islamistes, Xi Jinping pose les bases du contrôle de tout un peuple : “Pour assurer la stabilité dans le Xinjiang, il faut une vaste campagne de surveillance et de collecte de renseignements pour éliminer la résistance dans la société ouïghoure.” L’objectif est d’étouffer dans l’œuf toute velléité d’indépendance de cette région rattachée tardivement à la Chine, qui mettrait en péril l’unité du pays.

En quelques années, des sommes énormes vont être dépensées pour créer une société totalitaire digne du roman 1984 de George Orwell : caméras, drones déguisés en pigeons, reconnaissance faciale, collecte des données biométriques de tous les citoyens, bébés et vieillards compris (ADN, iris, empreintes, voix, sang…), surveillance des communications et des déplacements… Mais les bonnes vieilles méthodes ne sont pas abandonnées pour autant. Les Ouïghours sont soumis à des interrogatoires musclés, à la résidence surveillée, la séparation des familles, l’endoctrinement des enfants, au harcèlement de la police – y compris sur le sol français, comme l’a démontré Libération dans plusieurs enquêtes. Au Xinjiang, porter une barbe ou refuser de boire de l’alcool devient un signe d’extrémisme musulman, puni de lourdes années de prison, par des tribunaux inféodés au Parti communiste chinois. Comme le résume Xi Jinping dans un des documents : “Pour nous, communistes, mener une guerre du peuple devrait être naturel. Nous sommes les meilleurs organisateurs possible.”

L’arrivée d’un haut fonctionnaire, Chen Quanguo, à la tête de la région en août 2016, marque une montée en puissance de la répression, qui s’apparente à un véritable génocide culturel. En trois ans, selon le chercheur allemand Adrian Zenz, au moins 1 000 “camps de rééducation politique” sont construits. On estime qu’entre 1 et 3 millions de Ouïghours sont passés par les camps, ou s’y trouvent encore, victimes de lavage de cerveau, de punitions, de travail forcé. Pékin a nié leur existence avant de les baptiser “centres de formation professionnelle”. Dans les documents qui ont fuité, Xi Jinping ne donne pas expressément l’ordre d’enfermer à grande échelle la population. Mais il approuve l’intensification des programmes d’endoctrinement dans et hors des prisons : “Il faut que les criminels soient rééduqués et transformés. Et même après leur libération, leur éducation et leur transformation doivent continuer.”

“Virus de l’extrémisme religieux”

Pour mener à bien cette répression impitoyable, la propagande est un outil crucial. Un guide donne aux fonctionnaires les réponses à donner aux étudiants ouïghours qui, en rentrant chez eux pour les vacances, découvrent que leur famille, grands-parents compris, a disparu : “Quel que soit l’âge, tous ceux qui ont été infectés par le virus de l’extrémisme religieux doivent être soignés et mis en quarantaine avant que la maladie ne se répande. […] Vous devez être reconnaissants aux autorités d’avoir éloigné vos proches.”

Cette fuite massive de documents sensibles, qui provient sûrement d’une source haut placée, confirme que la dictature de Xi Jinping rencontre des résistances au sein du Parti communiste. On y apprend aussi que 12 000 enquêtes internes ont été menées au Xinjiang sur des cadres suspectés d’infractions à “la lutte antiterroriste”, et que Wang Yongzhi, un haut fonctionnaire qui craignait que la surpopulation “ne favorise les conflits et accroisse le ressentiment”, a été puni pour avoir relâché 7 000 personnes des camps.

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