hafiz.jpg

Soudan : en fuite

– Publié le 18 mai 2018.

Le Voyage de Hafiz El Sudani est le récit de Hafiz Adem, réfugié soudanais, de son évasion de la prison de En Nahud à Kordofan jusqu'à son arrivée en France. Condamné à mort pour un crime qu'il n'a pas commis, Hafiz Adem y décrit une justice arbitraire, des conditions d'emprisonnement inhumaines, la torture, et les travaux forcés. Après un voyage de deux ans, et la traversée de la Méditerranée sur un bateau de fortune, Hafiz arrive en Europe en mars 2017. C'est sur le campement de la Porte de la Chapelle qu'il rencontre le collectif Dessins Sans Papiers, qui a publié son histoire. Extraits.


JE M'APPELLE Hafiz Adem. Je suis né le 28 août 1990 à Aumkebish au Soudan. Au village, mon frère Moussa tenait un club où les hommes venaient jouer aux cartes, boire du thé et discuter, on avait aussi la télévision pour regarder les matchs et une Playstation avec des jeux. Je n'aimais pas vraiment cet endroit, il y avait toujours de l'agitation, des disputes... J'y allais surtout pour aider mon frère. J'aimais beaucoup Moussa, et il m'aimait beaucoup. Ce que je préférais c'est quand on était seulement tous les deux, on s'asseyait ensemble et il me racontait des histoires.

Ils nous ont torturés pendant des mois pour nous soutirer des aveux, mais nous étions innocents.

L'arrestation

La veille du 2 février 2014, nous avons fermé le club sans rien remarquer d’anormal. C’est au matin que les ennuis ont commencé. La police a débarqué chez nous avec des armes, ils nous ont dit qu’on avait retrouvé un homme mort dans la cour du club, et ils nous ont accusés de l’avoir tué. Ils avaient emporté le corps dans leur Jeep, et ils nous l’ont montré, les bras et les jambes étaient mutilés, mais on pouvait voir son visage. Nous avons juré que nous ne connaissions pas cet homme. Les policiers n’ont pas voulu nous croire, et ils nous ont arrêtés tous les deux, devant notre famille. Ils nous ont emmenés en prison et nous ont torturés pendant des mois pour nous soutirer des aveux, mais nous étions innocents. Trois fois par jour, les gardes venaient nous chercher pour nous interroger, et si nos niions, ils nous torturaient avec de l’électricité. Jusqu'à la fin, nous avons juré que nous étions innocents.

Il n’y a pas eu d’enquête. Au procès de mon frère, ils ont demandé à notre entourage de venir témoigner mais personne n’était avec nous quand nous avons fermé le club. La famille de la victime avait un avocat. Ils ont juré que si nous nous en sortions, ils viendraient nous tuer eux-mêmes. Peut-être que mon frère avait des ennemis, mais je ne le savais pas. De toute façon, il n’y a pas de justice dans ce pays.

Moussa a été condamné et fusillé le 2 juin. Au Soudan, les exécutions sont publiques, je n’oublierai jamais ce jour.

À mon procès, deux jours plus tard, j’étais tellement choqué que je n’arrivais pas à tenir debout, ni à parler. J’ai été condamné à mort. Puis j'ai été emmené à l’hôpital car j’allais très mal. À mon retour en prison, on m'a dit que je ferais des travaux forcés en attendant mon exécution.

travail_force.jpg

La prison et l'évasion

J’ai été incarcéré à la prison de En Nahud, une ville dans le désert, à l’Ouest de Kordofan. C’est une très grande prison avec plus d’un millier de détenus. Dans ma cellule, nous étions 20.

Dans certaines cellules, ils étaient jusqu'à 50. Nulle part où faire nos besoins, nous dormions avec les insectes et les excréments.

L’odeur était horrible. On nous faisait travailler de 6 heures à 18 heures, sans arrêt. Dès que nous montrions des signes de fatigue, les gardiens nous frappaient avec un fouet. Nous ne pouvions pas nous reposer une seconde. Quand je suis arrivé, ils travaillaient sur la construction d’un réseau de distribution d’eau à l’extérieur de la prison. Il fallait creuser des tranchées, et transporter des tuyaux très lourds.
Un jour, mon père qui me voyait souffrir, m’a dit que si j’arrivais à m’enfuir, il m’aiderait à me cacher, et nous trouverions une solution.

Quelques semaines plus tard, je travaillais sur le chantier, il était environ 17 heures et les gardiens étaient en train de discuter. Ils ne regardaient pas dans ma direction. Alors j'ai lâché mes outils et je me suis mis à courir aussi vite que j'ai pu. Au bout de 50 mètres, un des gardiens s'est aperçu que je m'étais enfui et a commencé à me poursuivre. J'ai continué à courir jusqu'à ce que j’arrive dans un village. Là, j’ai trouvé un petit bois et je suis monté dans un arbre. J’y suis resté jusqu’à tard dans la nuit. Comme je ne voyais plus les gardiens, je suis descendu. Il faisait sombre. J’ai marché sans savoir où j’allais jusqu’au matin. J’ai fini par arriver sur une route et quelqu'un m’a pris en stop. Le conducteur m’a demandé d’où je venais, je lui ai répondu que j’étais de Am Rubesha, et que je m’étais perdu.

Il ne m'a rien demandé à propos de mes vêtements, mais je pense qu’il avait reconnu la tenue des prisonniers de En Nahud.

Quand il s’est arrêté pour faire une pause, j’ai sauté de la voiture et je me suis enfui à nouveau. Je ne voulais pas prendre le risque qu’il me ramène en prison.

J’étais toujours pieds nus avec ma tenue de prisonnier

Derniers jours à Kordofan, départ pour la Lybie

Je savais qu’il fallait que je quitte Kordofan le plus vite possible. J’ai marché longtemps, et je suis arrivé à proximité de la ville de Rubesh. Sur la route, j’ai rencontré un vieil agriculteur qui m’a dit que je devais éviter les grandes villes. J’ai quand même décidé d’aller à Rubesh, mais je n’avais pas d’argent pour prendre un bus. J’étais toujours pieds nus avec ma tenue de prisonnier.
À Rubesh, j’ai réussi à monter à l’arrière d’une voiture. Au bout de trois heures, la voiture s’est arrêtée dans un village du Darfour et les conducteurs m’ont découvert. Ils m’ont chassé parce que je n’avais pas d’argent, et c’est là qu’on m’a conseillé d’aller dans la ville de Milit pour rejoindre le Tchad.

Des gens m’ont pris en stop et j’ai fini par arriver à Milit.

Cela faisait cinq jours que je m’étais évadé. J’ai rencontré un vieil homme, c’était le Cheikh1 de Milit. Il m’a demandé pourquoi j’étais pieds nus et ce que je faisais par cette chaleur.

Je lui ai simplement dit que j’avais perdu mes chaussures en courant derrière une voiture. Il m’a acheté une belle paire de baskets, et m’a indiqué comment aller à Tina au Tchad. Dans mon pays, les gens aident les personnes en difficultés. Il y a aussi une solidarité envers ceux qui sont persécutés par le gouvernement. Comme j’avais l'air fatigué, il m’a proposé de venir chez lui me reposer. J’ai pu appeler mon père qui m’a conseillé de rester près de la frontière pour qu’on puisse se retrouver.
Le lendemain je suis parti à Tina, puis à Basha et quand j’ai rappelé mon père, on s’est donné rendez-vous à Milit. Il m’a donné de l’argent pour mon voyage et nous nous sommes dit au revoir. C’est seulement là que j’ai réalisé que je ne retournerai pas au Soudan et que je ne reverrai plus ma famille.


  1. C'est le nom qui désigne le responsable du village. 

Un récit qui prend sa source au Soudan dans la prison d'En Nahud sous la dictature du président El Bashir, pour continuer sa course dans l'enfer de la Libye, "la route du désert, les passeurs de Sabratha, la traversée de la mer, les matraques italiennes, la vie sur le camp du boulevard de la Chapelle".


Extrait de la postface de Hervé Di Rosa dans l'ouvrage Le voyage de Hafiz El Sudani de Hafiz Adem et Audrey Cluzel.

Pour aller plus loin

24210472_1604049702948742_1447748354805560131_o.jpg

Dessins sans papiers

Collectif militant

Ce collectif organise des ateliers dans des camps de réfugiés et des centres d’hébergement depuis 2016. Il publie aussi des livres de dessins pour passer les frontières et partager des histoires que tout le monde peut comprendre. Après un recueil réunissant 200 dessins, Dessins sans papiers a publié Le Voyage de Hafiz El Sudani le témoignage dessiné de Hafiz Adem, et Le journal de Mickey Le Vieux, de Mohamed Ndepe Tahar, le carnet de route d’un mineur isolé, des rues de Douala jusqu’à Nantes.

Leur page Facebook

Se procurer l'ouvrage
Le Voyage de Hafiz El Sudani de Hafiz Adem est disponible aux éditions Dessins Sans Papiers.
Pour commander le livre : dessinssanspapiers@gmail.com

evasions_art_sans_liberte_.jpg

Un livre, une exposition, une lutte

N'ayant aucune garantie de ne pas être renvoyé au Soudan, où la mort l'attend toujours, Hafiz lutte pour rester en vie et en France.

En plus de son ouvrage Le voyage d'Hafiz El Soudani – dessin sans papiers 1, le jeune Soudanais participe à l'exposition "Évasions – l'art sans liberté" au MIAM de Sète (France).

Nous en parlons dans notre rubrique Se mobiliser.


  1. Hafiz Adem, Le Voyage de Hafiz El Sudani, Dessins Sans Papiers, 2017. 

À nos côtés

Don mensuel

Agir
Contribuer
Diffuser
Développer
mockups_devices_fr.png