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États-Unis : sens dessus-dessous

— Publié le 13 décembre 2017.

Kenneth Key est condamné à 888 ans de prison au Stateville Correctional Center de Joliet (Illinois, États-Unis). En prison, on ne possède rien : ni les objets, ni soi-même. L'expérience de la fouille généralisée en est un exemple frappant. Récit d'un calvaire ordinaire.

"Ouvre la bouche. Lève la langue. Mets tes doigts. Soulève tes boules. Tourne-toi. Écarte les fesses. Accroupi. Tousse."

Récit initialement publié sur le blog Live from lockdown

Joliet, Illinois. Stateville Correctional Center. Un prisonnier, levé aux aurores, me réveille : toutes les sorties d’eau ont été coupées, y compris les toilettes. Les signes avant-coureurs d’une fouille généralisée imminente.

C’est une fouille de niveau 1. Au total, plus de 400 gardiens d’une trentaine de prisons de l’Illinois nous fouilleront pour chercher des produits de contrebande comme des couteaux, de l’alcool artisanal, des drogues ou encore des téléphones.

On est réveillé à 6h45. Toutes les arrivées d’eau sont coupées, y compris les robinets et les toilettes. Les détenus sont répartis en quatre unités (B, C, D et E), chacune composée de 290 hommes. Seules une ou deux unités subiront la fouille.

Deux hommes sont à notre porte, en orange, munis d’équipements anti-émeute, de gilets pare-balles, de matraques en bois et de bombes lacrymogènes. "Prisonniers, à terre !", beugle le gardien. "L’autre, au fond de la cellule ! Face au mur !"
On nous demande alors de baisser notre pantalon.
"Ouvre la bouche. Lève la langue. Mets tes doigts. Soulève tes boules. Tourne-toi. Écarte les fesses. Accroupi. Tousse."

On n’a le droit de porter ni chaussettes, ni sous-vêtements. Seuls un haut, un pantalon et des sandales de douche sont autorisés et ce, quel que soit le temps. On nous menotte les mains dans le dos, et on nous ordonne de coller face au mur du fond, pendant que notre compagnon de cellule subit à son tour la même humiliation routinière.

Un couloir compte 29 cellules. Aucune porte n’est ouverte tant que les prisonniers ne sont pas tous fouillés et menottés. Après quoi, on nous accompagne dans un endroit comme la salle de culte ou le gymnase, puis on nous fait rester debout contre le mur pendant minimum trois heures, sans pause pour aller aux toilettes. Je vous rappelle que l’on vient de se réveiller et que l’eau a été coupée, donc aucun de nous n’a encore pu aller aux toilettes, ni se laver.

Des prisonniers sont sélectionnés au hasard pour des tests de dépistage de drogue. Personne ne parle, seul règne un silence de mort. Souvent, des gardiens masqués et à la carrure imposante nous tapotent ou nous frappent avec leurs matraques en bois si l’on bouge ou qu’on semble faiblir à force de rester debout. Celui qui répond sera aussitôt exclu du rang et mis à l’écart.

Je me tiens toujours prêt au tsunami dévastateur des fouilles...

Le pouvoir au service de l’intimidation

Ces humiliations ont lieu plusieurs fois par an, et on ne s’y fait jamais. On retourne ensuite à notre cellule, et en fonction des gardiens dont on s’est attiré les foudres, on la retrouvera sens dessus-dessous : toutes nos affaires éparpillées par terre, notre nourriture entamée, nos boîtes volées, comme tout ce qu’ils considèrent qu’on ne devrait pas posséder, même si on l’a acheté à la cantine ou qu’on l’a reçu par colis approuvé.

Les dégâts dépendront de la raison de leur présence. Si un gardien a été agressé, il faut être sur ses gardes. Les occupants de la cellule où l’incident a eu lieu verront leur TV fracassée et leurs cassettes jetées jusque dans le couloir. Une chose est sûre : chaque action a ses conséquences. Il faut ensuite des heures pour tout nettoyer puis répertorier et déterminer les affaires volées ou détruites. En tant qu’assistant juridique informel des détenus, et considéré comme un trublion, je me tiens toujours prêt au tsunami dévastateur des fouilles.

On passe alors au tribunal. Même si on gagne le procès, l’argent qui sert à dédommager les pertes provient de la Caisse pour les Avantages des Prisonniers (IBF, Inmate Benefit Fund), approvisionnée non pas par l’État ni par les employés, mais par les prisonniers eux-mêmes.

C’est notre argent, qui sert normalement à payer la cantine, acheter des livres, etc. Encore une chose qu’on nous impose et à laquelle on ne se fait jamais. Croyez-moi, même après 33 ans, cela m’irrite toujours au plus haut point. Voilà, une TV numérique 13 pouces payée grâce aux 280$ envoyés par la copine, l’épouse, la famille ou les amis, partie en fumée. Et un procès ne rapportera que 100$ ; une dévaluation, en quelque sorte. Et la demande peut traîner plus d’un an. En attendant, il faut faire sans, que ce soit la TV ou autre chose, à moins de retrouver 280$ pour s’en acheter une autre, ou que le compagnon de cellule accepte qu’on regarde la sienne.

J'ai effectué plus de 30 demandes. Certaines ont abouti, d’autres pas.

Tout ce que vous pensiez être disparaît, et c’est bien la seule chose garantie ou remboursée.

Qu'est-ce que la propriété ?

Ce type de fouille n’en est qu’un parmi tant d’autres. Tous les mois, on a droit à une fouille pour l’alcool, dans des cellules prises au hasard; et il y a aussi des fouilles quand un mouchard a donné un tuyau. Il peut y avoir quatre ou cinq fouilles par semaine ou par mois, et on peut y perdre quelque chose à chaque fois. Cela fait malheureusement partie de la vie en prison. L’année dernière, toutes les machines à écrire ont été retirées des prisons à sécurité maximale en Illinois, car elles ont été considérées comme une menace à la sécurité.

Imaginez, le camarade qui a économisé 300 $ ou qui a reçu de l’argent de sa famille pour s’acheter une machine et l’État la lui confisque. Non, vous ne rêvez pas.

Maintenant, on écrit tout à la main. Tout ce qu’on peut acheter à l’État, ce sont deux stylos de 10 cm, caoutchouteux et sans beaucoup d’encre;  imaginez, devoir travailler sur des documents juridiques…

En prison, ce qu’on croit posséder ne nous appartient pas vraiment. Ceux qui ont le pouvoir s’en emparent au gré de leurs caprices, et il n’y a rien qu’on puisse y faire. Ceux qui ont essayé de s’y opposer s’en sont mordu les doigts. Les coups donnés par une unité tactique de 6 hommes, on s’en souvient pendant des années… Je le sais, je l’ai vécu aussi.

Une vie d’irrespect, d’humiliation, de déshumanisation, se faire traiter comme si notre personne et notre propriété ne valaient pas un sou : voilà ce que la prison a à offrir. Tout ce que vous pensiez être disparaît, et c’est bien la seule chose garantie ou remboursée.


Kenneth Key

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Live from lockdown

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Le blog "Live from lockdown" (LIVE) entend porter les voix de chefs de gangs et de prisonniers influents. Le but de l'organisation est d'utiliser leur notoriété pour diffuser un discours crédible et éloquent sur la réalité carcérale et leur quotidien particulièrement éprouvant.
Pour LIVE, le changement vient de l'intérieur. En ce sens, les prisonniers partagent leurs expériences dans l'optique qu'elles servent d'enseignement aux jeunes générations et aboutissent à la fin de la violence dans les gangs et de l'incarcération de masse.

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