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États-Unis : ma visite à Tewhan Butler

— Publié le 4 juillet 2017.

Anne-Valérie a noué une forte relation avec Tewhan Butler, incarcéré à Lake Pacid, au nord de l’État de New York. Fin avril 2017, elle fait le voyage de la France aux États-Unis pour lui rendre visite. Récit.

ÇA COMMENCE toujours de la même façon. Toujours les mêmes vérifications avant le long voyage en avion : emporter la bonne tenue vestimentaire, penser aux couleurs interdites, à la longueur des manches, au décolleté. Choisir le soutien-gorge sans armature ni attaches en métal, le pantalon ni trop large ni trop moulant, les chaussures. Je prévois aussi un petit sac en plastique transparent pour mettre l’argent que je peux garder sur moi dans le parloir, les billets de bus qui vont m’emmener au fin fond de nulle part. Il faut enfin réserver dans un motel bon marché pour les nuits à passer sur place sans oublier de noter le numéro de téléphone d’une compagnie de taxis pour aller et revenir de la prison, en attendant, peut-être, de rencontrer quelqu’un qui me proposera de m’emmener.

Ça a commencé il y a longtemps, lorsque nous avons eu envie mon correspondant et moi-même de nous rencontrer pour discuter de vive voix. Un défi !

Il s’agit en effet d’obtenir une autorisation de visite dans un pénitencier fédéral américain. J’ai essuyé cinq refus puis un jour, ma demande a été acceptée. Depuis j’ai effectué deux allers et retours dans le Kentucky. Là, je m’apprête à rejoindre Lake Placid, dans le nord de l’État de New York, non loin de la frontière canadienne. Après les Jeux d’hiver de 1980, le village olympique a été transformé en prison fédérale de moyenne sécurité où plus de 700 hommes purgent leur peine.

Moins de 100 mètres plus loin, c’est l’entrée de la prison fédérale. Mon chauffeur me lance un "Welcome to the Olympic Village !" Il n’est même pas sept heures et quart.

L'attente

UNE VISITE c’est avant tout de l’attente. Beaucoup d’attente. C’est aussi un peu comme une pièce de théâtre en trois actes : avant, pendant, après. Avant, deux acteurs se préparent à se rencontrer. La communication est limitée, chaque mot est choisi, on tait tous les sujets qui pourraient donner l’occasion à l’administration pénitentiaire d’annuler LA visite. De part et d’autre de l’océan, chacun est affairé. Le prisonnier veille à ne commettre aucun faux pas. Le visiteur organise son déplacement.

Une fois sur le continent américain, je ne sais toujours pas si la rencontre sera possible. En fait, je ne le saurai pas jusqu’au dernier moment. Avec un sac léger, j’embarque dans le bus pour un voyage de 8 heures.

Il s’agit d’un temps calme où je me prépare à affronter l’univers glacial de la prison. Des questions tournent dans ma tête : si la visite a lieu, va-t-on me faire attendre longtemps ? Comment seront les gardiens, le parloir ? Combien de temps pourrai-je rester ? Pourra-t-on communiquer tranquillement ou bien faudra-t-il hurler pour se faire entendre ?

J’essaie de profiter du paysage pour faire taire l’angoisse toujours sous-jacente avant une visite. Dehors, je vois des forêts, des montagnes et des biches qui se promènent. Je sais que le stress sera bien suffisant demain matin.

Samedi 29 avril. Je me lève et l’anxiété commence à m’envahir. Le seul taxi qui peut m’emmener me prendra à 7 heures. La prison n’est pas loin, pas plus de 15 minutes. Je vais donc devoir attendre 45 minutes sur place. Pas de chance, le chauffeur est en avance ! Nous partons. C’est un homme joyeux. Nous nous engageons sur une minuscule route au milieu d’une forêt dense. Nous passons devant une prison d’état. Moins de 100 mètres plus loin, c’est l’entrée de la prison fédérale. Mon chauffeur me lance un "Welcome to the Olympic Village !" Il n’est même pas sept heures et quart. Je descends de la voiture.

C’est le début de l’acte II, la visite. Bien que seule sur l’immense parking, bien que rien ne bouge, je sens de nombreuses paires d’yeux invisibles posées sur moi qui me scrutent. Etre vue sans voir. Etre vue avant d’avoir vu. C’est une sensation récurrente à laquelle je ne m’habitue pas. Pénible. Qui met mal à l’aise.

J’entre dans la prison. Comme je m’y attendais je dois repartir car on m’interdit d’attendre sur place l’heure officielle de début des visites. Je sors du périmètre de la prison et je m’assieds dans les bois.

Je regarde les va-et-vient des voitures qui entrent ou qui sortent, la relève des équipes. J’entends les détonations d’armes à feu dans les stands de tir adjacents à la prison. J’entends aussi les ordres criés aux prisonniers et amplifiés par les haut-parleurs. J’attends.

"Est-ce que ma visite aura lieu ?"

L’heure venue, je retourne à l’entrée de la prison. Confinée dans une espèce de sas, je suis bientôt rejointe par d’autres visiteurs. Majoritairement des femmes, quelques hommes, des enfants. Une jeune femme me double. C’est tant mieux, elle semble connaître les lieux, je pourrai faire comme elle. Un gardien passe la tête par la porte. Il demande si tout le monde vient bien pour une visite au pénitencier fédéral en précisant qu’il y a souvent des confusions avec la prison d’état. Tout le monde a rempli son formulaire de demande de visite. Tout le monde attend. Les conversations commencent. Commentaires sur le gardien, considéré à l’unanimité comme un "asshole" (connard). Il aime tourmenter les femmes à propos de leur tenue vestimentaire. Rien ne va, pantalon trop moulant ou pas assez, décolleté trop grand, chemise trop courte, tout est bon pour rendre encore plus difficile le moment présent. Je réalise à ce moment-là que j’ai oublié de prendre avec moi une tenue de rechange, au cas où précisément les gardiens n’approuvent pas la mienne.

Déclaration fracassante, "c’est la dernière fois que je viens visiter mon mari, j’en ai assez de faire les allers-retours", discussions entre mères et enfants, affolement quand une femme s’aperçoit qu’elle a oublié ses papiers d’identité et qu’elle ne pourra donc pas entrer.

Tout le monde aide tout le monde, tout le monde prend des nouvelles de tout le monde, la solidarité s’exprime dans un étonnant brouhaha qui cherche à masquer l’anxiété qui se lit dans chaque regard : "Est-ce que ma visite aura lieu ?"

J’écoute, je jette un coup d’œil dans la salle où auront lieu les contrôles de sécurité, je vois au mur la photo de Donald Trump, et je me dis que la dernière fois c’était un autre portrait. Ça n’a aucun intérêt mais ça permet de se concentrer sur autre chose et d’oublier un peu la tension palpable.

Le sas s’ouvre enfin. Le garde annonce que nous entrerons trois par trois. Je donne mon passeport, mon formulaire de visite, je remplis le registre, je demande un casier pour mon sac, je signe. Je retire mes chaussures, mes lunettes, je les dépose avec les clés du casier et mon sac transparent rempli de "quarters" (monnaie) sur le tapis roulant. Le portique de sécurité passé, je remets mes chaussures, mes lunettes. Cette fois, pas de fouille plus importante. J’aide un enfant à remettre ses chaussures quand le gardien se dirige vers notre petit groupe. Nous sommes quatre femmes et deux enfants, Il nous appose le tatouage lisible aux ultra-violets sur la main droite. Ce sera donc sur la main gauche demain, seule chose réellement prévisible et certaine.

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Les portes

PREMIÈRE PORTE franchie avec le son caractéristique du "bzzzz " de l’ouverture, accompagné d’un bruit métallique auquel s’ajoute le "cling" des clés, des chaînes et des menottes à la ceinture. Sitôt refermée, le gardien demande à lire nos tatouages. Il s’est écoulé moins de 30 secondes entre le moment où il les a apposés et le moment où il souhaite les vérifier. Il ne nous a pas quittés et nous avons passé cette porte ensemble. Mais ce doit être la règle.

À l’autre extrémité de la pièce, derrière une glace sans tain, un autre gardien nous demande de nous plier de nouveau à cette vérification. L’odeur métallique, froide de la prison me submerge. Après une autre porte, nous sommes dehors. Je peux voir une petite cour, les bâtiments des cellules, mais surtout je peux voir les bois environnants. Contrairement aux pénitenciers de haute sécurité entourés de murs, ceux de moyenne sécurité sont entourés de nombreuses grilles hérissées de rouleaux de barbelés, mais qui permettent de voir les alentours.

Nous entrons dans le parloir après une nouvelle porte, une nouvelle vérification. Chaque visiteur est appelé par le nom du prisonnier et tend de nouveau la main pour être identifié une dernière fois, avant de s’asseoir à la place assignée par le gardien. Je m’assieds, un peu nerveuse. Le parloir est petit, peut-être serons-nous trop nombreux pour les visites, auquel cas celles-ci seront écourtées. Rien n’est sûr. Il se peut même que, de l’autre côté des murs, la personne que je viens rencontrer ne soit pas autorisée à passer la porte.

Je regarde autour de moi : il y a la rangée des prisonniers qui recevront un visiteur, et celle des prisonniers qui en recevront plusieurs. Dans un coin une petite table avec un four à micro-ondes, des fourchettes et des petites cuillères en plastique (pas de couteaux), des serviettes en papier. Il y a aussi deux petits boxes inconfortables avec un écran pour les vidéo-visites réservées aux prisonniers à l’isolement.

Je suis un peu perdue : six rangées de chaises en plastique se font face, séparées par une petite table. Ai-je le droit de poser ma clé sur la table ? C’était interdit dans le pénitencier précédent.

Je regarde mes deux compagnes d’un jour. Elles sont en train d’acheter de quoi manger dans les machines qui proposent friandises, plats cuisinés, fruits et boissons à des prix prohibitifs. Situation incongrue, elles disposent leurs achats sur la table, comme si chacune d’elles préparaient un repas familial. J’en déduis que, oui, je peux poser ma clé et je me lève aussi pour acheter à boire et à manger. Les prisonniers dont la nourriture quotidienne est épouvantable et insuffisante apprécient tout particulièrement cette possibilité de manger autre chose, même si ce qui est vendu là est de piètre qualité.

Penser à la prochaine visite en sachant que tout sera comme aujourd’hui, avec la même routine, mais que tout sera différent car les règles changent d’une fois sur l’autre

Le temps compté

TOUT À COUP, un homme entre dans la pièce. Il va donner sa carte d’identité de prisonnier au surveillant et se dirige vers sa visiteuse. Le sourire qui éclaire son visage veut tout dire : la visite c’est un instant de liberté volé à l’institution carcérale. Tewhan Butler, la personne que je suis venue rencontrer, lui succède.

Combinaison kaki, chaussures de plastique orange vif, droit et digne il me cherche du regard. Une brève embrassade, déjà nous sommes assis et nous commençons à discuter. Autour de nous le bruit va crescendo. Des visiteurs entrent d’un côté du parloir, des prisonniers de l’autre. Les pièces dégringolent dans les machines, les conversations se mêlent aux allers et venues jusqu’au four à micro-ondes, les gens rient, des enfants crient quand ils gagnent ou perdent à un jeu avec leur père, d’autres pleurent parce que le temps est long assis sur une chaise de plastique inconfortable...

Il y a aussi les déplacements lorsque le photographe arrive pour les prises de vue, ceux des gardiens qui arpentent la pièce sans relâche, quand ce n’est pas le beuglement du surveillant en chef qui rappelle à l’ordre tous ceux et toutes celles qui enfreignent une règle.

En face de moi, Tewhan ne me regarde pas. Ses yeux, comme ceux de ses voisins, ne cessent de bouger de droite à gauche, balayant du regard tout ce qui se trouve dans son champ de vision. Il surveille le parloir, prêt à réagir si quoi que ce soit d’anormal survenait. Le parloir est aussi un lieu dangereux.

Tout à coup, le surveillant crie plus fort. Le silence se fait, tous les prisonniers se lèvent, c’est l’heure du comptage. Nouvel ordre, ils se rassoient et les conversations reprennent comme si de rien n’était. Cette interruption permet de rappeler à tout le monde, au cas où quelqu’un l’oublie, que nous sommes bien au cœur du système carcéral.

On parle, on parle. De toutes sortes de sujets. Du travail de Tewhan, environ 45 heures par semaine à la laverie rétribué 17 dollars par mois. De ses enfants, leurs projets, leurs prochains anniversaires -un de plus qu’il ne fêtera pas avec eux- de sa fille qui lui a annoncé que sa mère était d’accord pour la conduire le visiter. On parle de ce que lui, Tewhan, veut faire plus tard, de sa demande d’inscription à l’université, de son retour dans la population générale. Des règles de cet établissement dans lequel il est arrivé depuis peu, de la fenêtre qu’il a dans sa cellule et par laquelle il peut voir la lune le soir. Ironie du sort, les bâtiments ayant été créés pour des sportifs de haut niveau, il y a de vraies fenêtres. On parle de son espoir de voir un jour des biches venir rôder autour de l’enceinte de la prison, de Chien blanc de Romain Gary et d’autres livres, de l’élection de Donald Trump, de l’élection présidentielle en cours en France, d’amis communs à l’extérieur, de mon séjour... On parle sans relâche, car même si personne ne le dit, tout le monde sait que le temps est compté. D’ailleurs, le surveillant crie que le temps de visite est presque écoulé.

On est samedi. Il y a ceux qui reviendront demain, tout au moins qui l’espèrent, car n’importe quoi peut provoquer une interdiction de visite ou un "lockdown" (littéralement verrouillage) de la prison, et qui continuent donc leurs conversations assez sereinement. Il y a les autres, ceux qui vont repartir.

Les conversations s’accélèrent, le volume sonore augmente. "Visit over !" C’est la fin. Déjà "l’après". Il faut partir. Se dire au revoir. À demain ou pas. Les prisonniers sont dos au mur à un bout de la pièce, les visiteurs aussi mais à l’autre bout.

Ce sont eux qui sortent les premiers. Nous reprenons le même chemin que le matin avec les mêmes vérifications mais à rebours. Récupérer ses affaires, rendre la clé du casier. Quitter les lieux. Essayer de se défaire un peu de la charge émotionnelle, si lourde. Penser à la prochaine visite en sachant que tout sera comme aujourd’hui, avec la même routine, mais que tout sera différent car les règles changent d’une fois sur l’autre, sans prévenir, juste pour maintenir tout le monde sous pression, juste pour pouvoir dire "c’est nous qui édictons les règles et nous faisons comme nous l’entendons".

La prison c’est le triomphe de l’arbitraire. C’est "l’après" et par conséquent c’est de nouveau "l’avant", le cycle infernal des visites qui peut durer une vie pour les prisonniers. 30 ans en l’occurrence pour mon ami Tewhan.


Anne-Valérie

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