8517217065_670b9f0120_o.jpg

Afrique du Sud : l'économie des visites

— Publié le 31 octobre 2017.

Condamné en 2005 à 18 ans de prison en Afrique du Sud, Derrick Thulani Ndlovu a été libéré en 2014. De la détention préventive au centre pénitentiaire de Boksburg, en passant par le complexe carcéral de Sun City où il a purgé la majorité de sa peine, il nous raconte, à travers ses souvenirs de visites, un peu de la façon dont chacun, prisonnier comme proche, de part et d’autre des barreaux, vit l’enfermement.

(Photo Lindsay Mgbor/Department for International Development)

Les familles de certains prisonniers venaient les voir uniquement pendant les audiences… Ils pouvaient attendre un mois, six mois, et même plus.

Pour les prisonniers qui comparaissent chaque jour devant un tribunal précis, les jours de visite sont les jours de la semaine; ils sont séparés en fonction du tribunal devant lequel ils passent. Pour moi, c’était le mardi. C’était dur pour les membres de ma famille, parce que cela signifiait qu’ils devaient s’absenter de leur travail, ce qu’ils ne pouvaient pas faire chaque semaine. Alors ils s'absentaient de leur travail, en prenant le risque de le perdre.

Il fallait réussir à s’organiser en fonction de tout ça, et c’est pour ça que, quand les surveillants n’ont pas laissé ma petite amie entrer avec le lait en poudre, c’était très contrariant pour elle, parce que ça voulait dire qu’elle devrait revenir la semaine suivante, alors qu’elle s’était organisée autrement, étant donné qu’elle avait déjà manqué beaucoup de jours de travail.

Dans ce genre de moments, je me sentais très mal, je savais que je leur causais des problèmes et je m’en voulais d’être dans cette situation.

Tout le monde n’avait pas la chance de pouvoir recevoir des visites chaque semaine. Les familles de certains prisonniers venaient les voir uniquement pendant les audiences… Ils pouvaient attendre un mois, six mois, et même plus.

Nos proches devaient débourser des sommes exorbitantes au kiosque à l’intérieur de la prison, les prix changent tous les jours

Les visites : un business

Si quelqu’un enfreint le règlement de la prison (bagarre, coup de couteau, possession de téléphone portable ou d’autres objets interdits), il est mis à l’isolement, et ne peut pas recevoir de visite pendant une période pouvant aller jusqu’à 41 jours : et c’est à la porte qu’on annonce à vos proches qu’ils ne pourront pas vous voir parce que vous êtes à l’isolement.

Selon la gravité de l’infraction, vous pouvez être changé de groupe. On vous renvoie dans le groupe D, dans lequel les prisonniers n’ont droit à aucune visite pendant un certain temps, jusqu’à six mois, je crois. Ensuite, dans le groupe C, c’est un jour de visite par mois, à travers une vitre, pendant six mois; puis on passe à au groupe B, où les visites se font toujours de part et d’autre d’une vitre, deux fois par mois, et là aussi pendant six mois; mais cette période peut être allongée si les surveillants jugent que vous n’êtes pas discipliné.

Nos proches devaient – et doivent toujours – débourser des sommes exorbitantes au kiosque à l’intérieur de la prison. Les prix changent tous les jours selon le bénéfice souhaité. Il y a de nombreuses irrégularités : pour le même produit, il faut parfois payer deux, voire trois fois le prix demandé à l’extérieur.

L’argent qui vient du kiosque est censé servir pour des programmes de loisirs, pour acheter des jeux d’échecs, des ballons de foot, de volley, et d’autres objets afin que les prisonniers puissent avoir des activités, mais, en réalité, les surveillants le récupèrent pour leurs clubs sportifs à eux et se le partagent, et les prisonniers restent sans rien à faire.

Quand on se voyait enfin, pour le groupe A, ceux qui ont droit à trois visites par mois, ça durait de trois quarts d’heure à une heure. En début de mois, plutôt une heure, mais clairement, en fin de mois, ils prévoyaient plutôt 45 minutes, pour pouvoir faire rentrer plus de monde. Mais ça n’est pas clairement annoncé; et si on dit quelque chose, les surveillants nous calment tout de suite.

À un moment, ma petite amie avait des problèmes, et elle avait besoin de me parler. J’ai demandé deux visites avec elle, mais, dans le même mois, j’en avais déjà demandé pour passer plus de temps avec mes cousins; du coup, rien n’était sûr.

Tout ce qu’il me restait à faire, c’était d’acheter une visite; je l’ai achetée au prisonnier qui travaillait aux visites. Je suis entré au parloir sans donner ma carte de prisonnier : c’est elle qui indique que je suis là, et qui permet aux surveillants de contrôler la durée de ma visite.

Je suis resté une heure, puis j’ai donné ma carte pour qu’on l’apporte aux surveillants, comme si je venais juste d’arriver. De retour au bloc, je suis allé voir le type et je lui ai donné 20 Rands.

Dans la zone réservée aux condamnés, les jours de visite sont le week-end et les vacances, pour des visites de 30 minutes pour les groupes B et C, ceux qui n’avaient pas le droit aux contacts physiques.

Trente minutes, c’est vraiment court quand on a des choses à se dire, et il y a énormément de bruit. On répète beaucoup; il faut parler très vite, et même comme ça, il y a toujours des choses qu’on n’a pas le temps de dire.

Quand j’étais en attente de procès, c’était pareil, parfois les haut-parleurs ne fonctionnaient pas et il y avait beaucoup de bruit; en fin de compte, on récupérait les paquets que nos proches avaient apporté et on se disait au revoir, frustrés, déçus et en colère, mais il n’y avait rien à y faire.

Je me souviens qu’une fois, ma petite amie m’avait apporté trois paquets de lait en poudre, avec des céréales. C’est ce qu’elle faisait d’habitude, mais cette fois-là, ils ont décidé qu’elle avait apporté trop de lait en poudre

"Quel enfant gâté ! Qu’est-ce qu’il va faire de tout ça ? "

Nous portions, dans la prison, nos propres vêtements, et nous n’avions pas le droit de posséder plus de deux tenues. Nos proches venaient toutes les semaines pour nous en rapporter, de même que de la nourriture, des produits d’hygiène …

La nourriture était de mauvaise qualité, alors c’était toujours mieux de pouvoir obtenir des céréales de l’extérieur. Tout ça n’était pas toujours facile. Je me souviens qu’une fois, ma petite amie m’avait apporté trois paquets de lait en poudre, avec des céréales. C’est ce qu’elle faisait d’habitude, mais cette fois-là, ils ont décidé qu’elle avait apporté trop de lait en poudre.
"Quel enfant gâté ! Qu’est-ce qu’il va faire de tout ça ?" Voilà ce qu’il lui on dit, en ces termes.

Une autre fois, c’est mon oncle, qui m’avait apporté quatre pots de crème camphrée. Avec ça, j’aurais pu tenir un an ! Mais là encore, ils ne l’ont autorisé à rentrer qu’avec deux.

Il a eu beau leur expliquer qu’il ne venait pas me voir souvent, et que je les ferais durer, ils n’ont rien voulu entendre !

Et il y en a d’autres … En 2010, je me suis inscrit à un cours d’informatique avec la fondation ICDL, pour obtenir le passeport de compétences informatiques. Pour étudier, il me fallait un ordinateur. À l’époque, il n’y avait pas de salle informatique au Centre – et je ne pense pas qu’il y en ait une maintenant, d’ailleurs. Nous étions donc autorisés à avoir notre ordinateur : il fallait apporter un certificat d’inscription. J’ai fait la demande ; il y avait une restriction au niveau des écouteurs, il fallait de petites enceintes ou, mieux encore, des écouteurs. J’avais un ami qui avait un ordinateur avec de petites enceintes, il a proposé de me les donner. Mon oncle est venu avec l’ordinateur et les petites enceintes, ou du moins, des enceintes qu’on pouvait s’accorder à qualifier de petites.

Mais le surveillant, ce jour-là, était un surveillant qui voyait d’un mauvais œil tout ce qui relevait de l’éducation des prisonniers, surtout si ça avait un rapport avec l’informatique.

Il a refusé les enceintes, en disant qu’il serait préférable d’acheter des écouteurs, parce que les enceintes n’étaient pas autorisées. Mon oncle a dû racheter de petites enceintes, et il a fallu que je l’appelle pour qu’il vienne un jour où ce surveillant n’était pas de service. Tout cela représentait beaucoup de trajets inutiles pour mes proches ; c’était très frustrant.

Ceux qui venaient me voir devaient prendre deux ou trois taxis différents pour venir jusqu’à Johannesburg, puis au complexe pénitentiaire de Boksburg

Éloignement, humiliation et règles au jour le jour

Pour les proches, même une fois qu’on savait quand venir, ça n’était pas facile. Ceux qui venaient me voir devaient prendre deux ou trois taxis différents pour venir jusqu’à Johannesburg, puis au complexe pénitentiaire de Boksburg. Boksburg, c’était vraiment loin; je leur avais dit de ne pas venir me voir, puisque j’allais bientôt sortir, mais mes grands-parents sont venus trois fois pendant les deux ans et huit mois où j’y suis resté. C’était très triste, parce que ça voulait dire qu’ils passaient leur journée sur la route, pour arriver jusqu’à la prison et pour en repartir.

À Sun City, c’était pire : la prison est énorme, il y a trois zones différentes pour les condamnés. Quand il n’y a pas beaucoup de visiteurs, un seul bus les emmène de la porte aux trois centres.

Il faut un certain temps pour atteindre le Centre C, qui est le dernier. Et une fois arrivés là, il faut encore attendre d’être appelé, ce qui peut prendre facilement deux heures, et c’est pire à la fin du mois : la queue à la porte est interminable, on y passe deux heures, puis deux heures encore à attendre à l’intérieur.

Il y a aussi les fouilles. Une fois, ma petite amie s’est plainte de l’humiliation que représentait la fouille à la porte, en particulier pour les femmes. Ils les fouillaient en leur tripotant les seins, et touchaient leurs parties intimes, presque au point de mettre les doigts.

Ça arrivait s’ils avaient confisqué des objets interdits un peu plus tôt, là, ils fouillaient à fond ; d’autres fois ils étaient plus détendus, et ils se contentaient de regarder rapidement. Ce jour-là, les produits cosmétiques dans des grands flacons se sont retrouvés interdits; il fallait qu’ils soient dans des petites boîtes rondes, pour que les surveillants puissent y mettre les doigts et les sonder, parce que la veille, quelqu’un avait essayé d’introduire en douce de l’herbe en la faisant passer dans un grand récipient. Ils faisaient leur boulot, mais c’était gênant pour les proches qui venaient avec des objets qu’ils avaient achetés, avec l’argent qu’ils gagnaient honnêtement, en travaillant dur, et qui devaient repartir avec ces objets qu’ils avaient achetés pour nous.

Je me rappelle que ma petite amie était terrifiée, elle tremblait; et quand elle a vu que je lui souriais, ça l’a en même temps déstabilisée et soulagée

La prison, de l’extérieur

Et puis il y a aussi la façon dont nos proches perçoivent la prison. Je me rappelle que ma petite amie était terrifiée, elle tremblait; et quand elle a vu que je lui souriais, ça l’a en même temps déstabilisée et soulagée. Elle m’a demandé comment je pouvais être aussi détendu là-dedans, avec tous ces gens terrifiants, les criminels comme les surveillants. Je l’ai rassurée, je lui ai dit que ça n’était pas si terrible que ça en avait l’air, qu’il y avait plein de types que je connaissais dans la prison.
J’ai réussi à la calmer un peu comme ça. Je me souviens aussi que, comme c’était la première fois qu’elle venait, je n’avais pas pu lui dire ce qui était autorisé ou non, alors elle m’avait apporté de la nourriture cuite, du KFC …

Pour mon oncle, c’était un vrai traumatisme, parce que ça lui rappelait le temps qu’il avait passé en prison pendant l’apartheid : il s’inquiétait pour moi, il me posait des questions sur la violence à l’intérieur, vu que pendant ces années-là – et toujours aujourd'hui d’ailleurs, mais ça s’est quand même calmé –, la prison de Johannesburg était connue pour son degré de violence.

Et je voyais qu’il ne me lâchait pas des yeux, il me fixait, il cherchait des traces de coups et des bleus. On a discuté un petit moment et il a fini par se détendre et rire avec moi. Et il y a eu aussi un de mes amis, et un autre oncle, qui m’ont dit qu’ils feraient tout ce qu’ils pourraient pour m’aider pendant que j’étais en prison, mais qu’ils n’y mettraient pas un pied, qu’ils avaient trop peur. Je n’ai pas essayé de les faire changer d’avis; j’ai accepté cela, ils ne sont jamais rentrés; mais quand j’ai eu besoin de certaines choses, je leur ai demandé, et ils me les ont envoyées, par courrier ou autrement.

Zonk'izizwe Odds Development (ZOD)

Zonk'izizwe Odds Development est une ONG fondé par Derrick Thulani et des amis détenus ou ex-détenus dans le but de redonner à la société, en utilisant les compétences et les qualifications qu'ils ont acquises en prison. Zonk'Izizwe Odds Development vise à créer la plate-forme pour les ex-infracteurs afin de commercialiser leurs compétences, talents et qualifications.

Pour contacter Derrick Thulani ou en savoir plus sur Zonk'izizwe Odds Development, visitez leur page Facebook ou envoyez-lui un courriel à : derrick.maziwa@gmail.com.

À nos côtés

Don mensuel

Agir
Contribuer
Diffuser
Développer
mockups_devices_fr.png