Lors de la projection du documentaire "Matons violents, la loi du silence" que nous vous invitons à regarder dimanche 11 juin 2017 à 22h30 sur France 5, il est révélé que de nombreuses exactions commises au sein des établissements carcéraux restent impunies ou tout simplement passées sous silence.

Publié le 1er juin 2017.

Teaser du documentaire "Matons violents"

"Il y a une dissymétrie fâcheuse dans la relation carcérale entre des personnes qui ont le droit - et plus que le droit pour elles - et des personnes qui ont moins que le droit (…) dans les relations qu’elles peuvent avoir… Ça donne le message qu’il y a une loi pour certains et pas pour d’autres. Et ça conduit les personnes détenues à se considérer comme des moins que personne, des moins que rien, et cela peut amener à des choses extrêmement graves."

Jean-Marie Delarue, Contrôleur général des lieux de privation de liberté de 2008 à 2014, dans le documentaire.

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Dans cet univers clos surnommé "la petite muette", l’opacité continue de régner sur des faits de violence, perpétrés par ceux qui détiennent l’autorité, qui sont condamnables aux yeux de la loi.

Communiqué de presse

Dans sa rubrique "Violence en détention", le site de l’administration pénitentiaire ne recense que deux types de violence : les agressions entre détenus et les agressions des détenus à l’encontre des surveillants pénitentiaires. Il en existe cependant une troisième : la violence exercée par certains gardiens envers des détenus, qu’elle passe totalement sous silence. Ainsi, de nombreuses plaintes accusant des surveillants de maltraitance ont été déposées sur les bureaux de magistrats français ces dix dernières années. Des plaintes qui n’aboutissent que très rarement à des condamnations de surveillants violents. Il est toujours demandé au détenu de prouver ce qu’il avance. Le surveillant, quant à lui, est cru sur parole. Un détenu serait-il par essence un menteur ? Un surveillant par définition un homme sincère ?

Les preuves formelles de la violence des gardiens demeurent difficiles à rassembler dans un lieu de privation de liberté dont ils possèdent les clés. Pourtant, aujourd’hui, devant tant de faits de violence tus et impunis, les langues commencent à se délier de l’intérieur. Et, en plus des témoignages accablants des détenus maltraités, certains gardiens choqués par la violence de leurs pairs osent les dénoncer bravant ainsi la loi du silence qui règne en prison et les représailles éventuelles.

Eric a eu ce courage. Il est devenu "Le Traitre". A travers son histoire, celles de détenus qui ont porté plainte, de leurs familles qui les soutiennent et de leurs avocats qui se battent pour faire respecter leurs droits, nous allons tenter de comprendre pourquoi la violence d’un gardien de prison reste trop souvent impunie.

L’idée de ce film n’est pas de tirer à boulets rouges sur l’institution "prison" mais de montrer que dans cet univers clos surnommé "la petite muette", l’opacité continue de régner sur des faits de violence, perpétrés par ceux qui détiennent l’autorité, qui sont condamnables aux yeux de la loi.

"L’administration pénitentiaire ne comptabilise que les violences entre détenus et celles envers les gardiens. Elle oublie un peu vite que les gardiens sont aussi les agresseurs parfois."

Entretien avec Laurence Delleur, journaliste

Prison Insider. De nombreuses plaintes accusant des surveillants de maltraitance ont été déposées sur les bureaux de magistrats français ces dix dernières années. Des plaintes qui n’aboutissent que très rarement à des condamnations de surveillants violents. Il est toujours demandé au détenu de prouver ce qu’il avance. Le surveillant, quant à lui, est cru sur parole. Un détenu serait-il par essence un menteur ? Un surveillant par définition un homme sincère ?

Laurence Delleur. Je travaillais au départ sur différentes plaintes déposées contre l’administration pénitentiaire. Et puis je suis tombée sur plusieurs dossiers accusant les surveillants pénitentiaires de violences physiques à l’encontre de détenus. Cela m’a frappée. J’ai voulu en savoir plus. Ce qui m’a intéressée également, c’est le fait que des détenus, condamnés parce qu’ils ne respectent pas la loi, passent par la justice pour faire respecter leurs droits. Ils comprennent le sens et l’intérêt de la justice à ce moment-là. Ce film n’est pas un film "anti-gardien". Nous savons tous qu’ils font un métier difficile, peu valorisé, qu’ils ont à gérer de plus en plus de détenus souffrant de pathologies mentales. Néanmoins, cette violence physique existe. L’administration pénitentiaire ne comptabilise que les violences entre détenus et celles envers les gardiens et oublie un peu vite que les gardiens sont aussi les agresseurs parfois. Enfin ce film s’interroge surtout, au-delà des cas individuels, sur le traitement judiciaire et hiérarchique qui est réservé à ces surveillants qui ont enfreint la loi.

PI. Est-ce difficile d’obtenir des témoignages de surveillants ?

LD. J’ai eu des contacts avec de nombreux surveillants, des personnes travaillant en prison également. On m’a raconté beaucoup de choses en off… Mais c’était difficile ensuite de les convaincre de raconter la même chose devant une caméra. Ils ont une peur bleue de subir le même sort qu’Éric (un surveillant-témoin du film).

C’est une profession où la solidarité est grande entre les personnels. Sachant que ce métier n’est pas facile, il y a une solidarité entre gardiens qui fait qu’on ne dénoncera quasi jamais son collègue.

De manière plus globale, cette administration ne condamne jamais ses pairs ou très peu, pas pour ce genre de faits du moins. Elle condamne plus volontiers des gardiens qui ont fait du trafic de stupéfiants, vendu des portables, eu une relation avec un détenu(e), des infractions qui ne font pas trembler la forteresse pénitentiaire…

PI. Existe-t-il une vraie part de risque à témoigner de la part des surveillants ?

LD. Oui j’en suis convaincue. Il n’y a qu’à observer ce qui est arrivé à Eric Tino, ce surveillant témoin de violences de la part de certains collègues et qui les a dénoncés. Il a fait l’objet d’une véritable chasse à l’homme. Il recevait des appels anonymes la nuit, a retrouvé des traces de pas suspectes autour de chez lui et sa voiture défoncée le lendemain matin. Et il a dû quitter la pénitentiaire, alors qu’il n’a fait que son devoir en dénonçant des agissements connus de l’ensemble du personnel du centre pénitentiaire de Liancourt.

PI. Et pour les personnes détenues ?

LD. Il existe des représailles sur les détenus qui portent plainte. Jean-Marie Delarue, l’ancien contrôleur général des lieux de privation de liberté, l’avait dénoncé lui-même, en évoquant le sort réservé au "détenu procédurier", c’est-à-dire à celui qui ose user de son droit de porter plainte, comme tout citoyen. Mais force est de constater qu’en prison, un détenu n’est pas un citoyen comme les autres.

Déposer une plainte pour un détenu, c’est un acte très compliqué. Un détenu doit déjà être au courant qu’il a cette possibilité de saisir la justice.

Ensuite il faut savoir comment s’y prendre...Certains s’informent, contactent des organismes comme l’Observatoire international des prisons. Mais ce n’est pas une démarche qui va de soi. D’autre part, lorsqu’il est victime de violences, le détenu a parfois beaucoup de difficultés pour obtenir un certificat médical. Il le réclame en vain, ou alors celui-ci est très elliptique ou encore établi plusieurs jours après les faits (et les blessures sont donc moins visibles). Sans un certificat médical digne de ce nom, ces plaintes n’ont aucune chance d’aboutir. C’est la parole d’un surveillant contre celle d’un détenu. Et c’est toujours la parole du surveillant que les magistrats vont privilégier, "parce que ce sont des fonctionnaires assermentés", m’a répondu l’un d’entre eux.

PI. Qui d’autre pourrait dénoncer ces exactions ?

LD. En théorie tous ceux qui entrent en prison : les soignants, les aumôniers, les visiteurs de prison, etc. J’ai rencontré l’un d’entre eux. Il avait dénoncé des violences au sein de la maison d’arrêt de Valenciennes, étayées par plusieurs témoignages concordants. Il a alerté la direction interrégionale de l’administration pénitentiaire. En guise de réponse, on ne lui n’a pas renouvelé son permis de visiteur.
Une fois qu’il y a eu une violence, comment la traite-t-on judiciairement parlant ? Est-ce qu’on la condamne ? Nous racontons dans ce film qu’à Liancourt, là où Éric Tino a travaillé, les deux surveillants qui ont été condamnés ont obtenu que leur condamnation n’apparaisse pas dans leur casier judiciaire. C’est quasi toujours le cas dans ce genre de procès. Pourquoi ? Au nom de quoi ? Lorsqu’un détenu est condamné, son casier judiciaire ne reste pas vierge lui…

Ces deux gardiens concernés ont été simplement mutés mais ils ont continué à exercer leur métier. Et quelques années plus tard, ils sont revenus à Liancourt où ils ont été promus.

Ils ont eu une promotion alors que selon toutes les informations que j’ai pu recueillir, il s’agissait d’une violence banalisée, habituelle, courante... Ce n’était pas juste un geste fâcheux, une gifle, un coup de poing qui part un peu vite un jour…
La Commission nationale de déontologie de la sécurité (intégrée depuis au sein du Défenseur des droits) avait pourtant enquêté sur place et avait dénoncé publiquement de manière très ferme et très directe ces agissements.
Que des gardiens condamnés reviennent dans une prison et soient promus pose de vraies questions. Et ce cas n’est pas isolé.
Les détenus qui voient ça se disent : il n’y a aucune justice. Ils ont beaucoup de mal à croire encore en elle. En terme de réinsertion, que peut-on attendre d’un détenu témoin de telles injustices au sein de la prison !


Propos recueillis par Luc Alavoine

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Laurence Delleur

Journaliste

Formée à Sciences-Po et à l’Ecole de journalisme de Lille, Laurence Delleur commence par travailler pour les antennes régionales de France 3 avant de passer plusieurs années au sein de la rédaction de France 2 (journaux de Télématin puis service société des JT de 13h et de 20h). Elle participe ensuite à l’émission "C dans l’air" de France 5 pendant quatre ans puis décide de se tourner vers le magazine et le documentaire. Elle réalise des films pour des émissions comme Arte reportage, leMonde en face, le Doc du Dimanche, Pièces à conviction, Envoyé spécial, alternant les sujets d’enquête et de société (assurances, emprunts toxiques, patrimoine immobilier de l’Etat, dépendance au jeu, malades psychiatriques, centres éducatifs fermés, erreurs judiciaires, etc.).

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