– Publié le 3 septembre 2018

Il est estimé, en France, qu'un prisonnier sur sept présente une pathologie psychiatrique. Les infractions commises par les personnes malades psychiques résultent fréquemment d'une crise due à une rupture de traitement. C'est ce que rappelle l'Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (UNAFAM).
L’association publie, en mai 2018, le guide "Comment aider un proche malade psychique confronté à la justice pénale". Des avocats pénalistes, des représentants des forces de l'ordre, l'administration pénitentiaire, le ministère de la Santé, la section française de l'Observatoire international des prisons et des membres du Contrôleur général des lieux de privation de liberté ont été interrogés en vue de cette publication. Celle-ci est le fruit d'un travail collectif de deux ans, dans lequel s'est investie une dizaine de proches de personnes malades psychiques dont certains avaient connu une période d'incarcération. 

Prison Insider interroge Michel Doucin, administrateur de l'UNAFAM et membre du groupe de travail.

Prison Insider. À quelles difficultés les malades psychiques sont-ils confrontés ?

Michel Doucin. Premièrement, la maladie psychique est perçue comme une maladie honteuse. Les familles le vivent ainsi et sont dans l’embarras pour chercher de l'aide extérieure, le monde psychiatrique étant peu collaboratif. À titre d'exemple, certains adhérents, parmi notre association, ont longtemps tu le fait que leurs enfants, atteints de troubles psychiques, avaient commis des actes délictueux, ne cherchant à faire appel au soutien qui aurait pu leur être apporté.
Nous nous sommes interrogés sur la façon dont l’UNAFAM pourrait venir à bout de cette omerta et apporter une aide efficace à des familles souvent perdues dans le dédale de la procédure pénale. Nous nous sommes rendus compte, lors de la rédaction de ce guide, à quel point le domaine pénal est complexe et sujet à des interprétations divergentes. Nous avons donc choisi de suivre chronologiquement le parcours pénal d'une personne malade psychique, depuis son arrestation jusqu'à sa sortie d'établissement, en interrogeant tous les corps de métier concernés sur l’attitude qu’ils adoptent lorsqu’ils sont mis en présence d’un prévenu malade psychique. La préparation de ce guide a été une manière de poser des questions sur leurs pratiques à toutes sortes d’institutions.

Les magistrats sont sous la pression des pouvoirs politique et médiatique. On leur demande d’anticiper les risques de récidive en évaluant la dangerosité des personnes

PI. Comment expliquer, en 2018, la présence de malades psychiques en prison ?

MD. Il faut le rappeler, la violence commise par des personnes souffrant de troubles psychiques est statistiquement légèrement inférieure à celle de la population générale. Ne commettant pas plus d'infractions que celle-ci, leur surreprésentation en prison apparaît paradoxale et scandaleuse. Si la psychiatrie en prison a beaucoup évolué, elle n'est pas une solution. Les bons résultats s'obtiennent avec l'adhésion du malade, ce qui est incompatible avec la détention. Le choix d'une orientation massive vers la prison interroge, quand on sait qu’elle n'est pas un lieu thérapeutique.

Trois raisons principales peuvent expliquer ce constat :
Premièrement, des représentants des forces de l'ordre et des acteurs de la justice nous disent à quel point ils sont désemparés lorsque comparait une personne dont des éléments du dossier laissent penser qu’il s’agit d’un malade psychique : ils sont dans l'incapacité de distinguer les maladies et redoutent de se trouver en présence d’un affabulateur. Il leur est difficile d’obtenir l’avis d’un expert : les expertises psychiatriques prévues par le code pénal prennent du temps, organisées entre trois et six mois après que la personne ait été mise en prison. 
Deuxièmement, le milieu psychiatrique a suivi un mouvement de désinstitutionalisation dans les années 70 qui a conduit à une forte diminution du nombre de lits en hôpital psychiatrique. Le secteur est confronté à une "surpopulation psychiatrique" qui encourage le développement des pratiques ambulatoires1 de soins. Les malades restent hospitalisés pendant des périodes généralement courtes avant d’être suivis en ambulatoire, ce qui, pour les magistrats, mais aussi la presse, est souvent perçu comme un danger pour l'ordre public.
Enfin, on constate un grand scepticisme à l'égard des soins thérapeutiques particulièrement de la part des magistrats. Ils sont sous la pression des pouvoirs politique et médiatique qui leur demandent, de plus en plus, d’anticiper les risques de récidive en évaluant la dangerosité des personnes pour la société. La capacité des psychiatres à gérer les menaces que pourraient présenter les malades est régulièrement publiquement contestée à la faveur de – pourtant – rares incidents. C’est d’autant plus regrettable que les récents progrès des neurosciences ont provoqué une petite révolution de la psychiatrie : on parle aujourd’hui de "rétablissement" et même de guérison de malades psychiques, ce qui était inimaginable jusque récemment.


  1. Le terme "ambulatoire" implique la prise en charge médicale d'un patient, sans hospitalisation ou pour quelques heures, au domicile ou dans des structures prévues à cet effet (centre médico-psychologique et hôpital de jour, par exemple) 

PI. Quelles sont les conséquences de la prison sur l'état psychique d'une personne malade incarcérée ?

MD. Elles sont très variables, car chaque malade est différent. Il faut noter la présence de médicaments de plus en plus efficaces. La possibilité d'effectuer des injections-retard, à une fréquence mensuelle, est par exemple un progrès. 
La prison, pour une minorité de malades, présente un certain nombre d'avantages : l'environnement est très normé, contraignant. Certains malades trouvent dans cette régularité et dans cette apparence d'ordre un contexte rassurant. La proximité avec des personnes détenues ne présentant aucun trouble les fait se sentir normaux. À cela s'ajoute la possibilité, en milieu pénitentiaire, de cantiner pour fumer ou cuisiner ses propres repas. Ce qui est impossible en milieu hospitalier.
Pour l'immense majorité, cela dit, la prison est un milieu qui renforce la maladie. Les soins sont peu présents. Certains symptômes, comme la phobie de la promiscuité, le sentiment de persécution, les hallucinations sensorielles et auditives, sont amplifiés du fait de stimuli très présents en prison. Ces personnes ressortent plus malades qu'auparavant. Celles qui étaient habituellement apeurées et terrorisées le sont encore plus. L'extraction de leur environnement social aboutit à une perte de repères et les symptômes sont aggravés.
Nous espérons que ce guide viendra rendre service aux personnes malades psychiques par l'intermédiaire de leur famille.

"Comment aider un proche malade psychique confronté à la justice pénale"

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UNAFAM

Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques

L’Unafam accueille, écoute, soutient, forme, informe et accompagne, depuis 1963, les familles et l’entourage de personnes vivant avec des troubles psychiques. L'association compte 14 500 adhérents, dont 200 bénévoles. Elle déploie des activités d'écoute et d'entraide (consultations, plateforme internet et téléphonique), de sensibilisation, d'information, et formation auprès de professionnels.