Avant de partir, le policier qui l’accompagne lui indique le chemin de la gare Saint-Exupéry d’un geste du bras. La décision vient de tomber. L’homme s’en va, sac vissé sur le dos. Après de longues heures passées entre ces murs, il est libre.

Par Camille Grange

Le mardi 27 décembre 2016, Prison Insider a pu passer les barrières du centre de rétention administrative de Lyon. Pour la première fois, une journaliste a été autorisée à y pénétrer, sans accompagner une éventuelle visite d’un parlementaire

Nous sommes à vingt kilomètres de Lyon, tout près de l’aéroport Saint-Exupéry. Quelques jours avant le rendez-vous, le Commandant Patrick Maurin, directeur du centre, prévenait qu’il n’était pas facile de trouver l’adresse précise. Si vous demandez à l’aéroport, je ne suis pas certain que les gens connaissent. Et, il est vrai, la tâche n’est pas facile… Inutile de compter sur les indications, elles sont très rares. En chemin, entre les voies de circulation d’une route départementale, un panneau de signalisation apparaît : “Kyriad. Ibis Budget. CRA“,. Hormis le bruit des voitures, les pa-rages sont calmes. Au fond, entre les deux hôtels qui accueillent les voyageurs en transit, un long portail vert, et une inscription : “Centre de rétention administrative. Accès réglementé. Sonnez à l’interphone.“ Nous y sommes, enfin.

Le bâtiment se dessine derrière une rangée d’arbres et de buissons. C’est un ancien hôtel Formule 1. L’entrée fourmille d’uniformes bleus. Carte d’identité contre badge visiteur, puis les pas d’un jeune policier nous guident. Nous voici dans le bureau du Commandant Maurin. Le portrait du président Hollande trône au-dessus du bureau. En face, une citation d’Antoine de Saint-Exupéry : “La grandeur d’un métier est d’unir les hommes“

Liberté en restriction

Dix heures. Ce matin, trente-neuf hommes sont retenus au CRA. Ils patientent à l’extérieur des chambres pendant l’heure de ménage quotidien. Un ménage souvent fait "à la va-vite" d’après eux. Dans un petit couloir, dix pièces aux portes ouvertes. Ce sont les chambres des hommes seuls. D’autres sont disponibles dans une deuxième aile. Les femmes et familles sont, quant à elles, retenues dans un secteur distinct. Au total, 27 chambres de 16m2 sont disponibles. Chacune peut accueillir quatre personnes. Pour remédier aux problèmes d’humidité, les rénovations sont fréquentes. Le mobilier est maigre : deux lits superposés et un petit meuble avec une télévision. Des tables à langer et des lits pour bébé sont disponibles dans les chambres “familles“. À droite de l’entrée, la salle de bains. Un petit mur sépare la douche à l'italienne décrépie et les toilettes en inox. Dehors, derrière la fenêtre, deux hommes font un peu d’exercice. La directrice adjointe s’en félicite : Ah ! Ils utilisent enfin ce que j’ai fait installer.

L’arrivée au centre se fait dans des préfabriqués situés vers l’aile nord du centre. Les retenus sont fouillés. Aucun interprète n’est présent sur place, mais ils peuvent être joints par téléphone. Leurs effets personnels, s’ils en ont, sont placés dans une bagagerie. Des casiers cadenassés renferment les éventuels objets précieux et l’argent.

1189 étrangers ont été enfermés au CRA de Lyon en 2016. 211 ont été libérés. Les autres : expulsés. Les centres de rétention administrative ont été créés pour recevoir les étrangers en situation irrégulière faisant l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire français.

En 2015, 93% d’entre eux étaient des hommes. Les CRA dépendent du ministère de l’Intérieur et sont gérés au quotidien par la police, ici la police aux frontières. Ils sont inspectés ponctuellement par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Cette même autorité contrôle les hôpitaux psychiatriques et tout autre lieu privatif de liberté. Et donc, les prisons. Les personnes retenues ne sont pas enfermées pour un délit ou un crime, mais pour une faute administrative. La préfecture tient à son propre vocabulaire pour se démarquer de l’administration pénitentiaire. Ne dites pas détenu, mais "retenu". Pas de parloir, mais des "salles de visite". Et puis, aucune privation de liberté, mais plutôt une "restriction de liberté". Au téléphone, on nous rassure : Ils ne sont pas ‘détenus’. Une fois dans leur pays, ces gens sont libres.

Deux mois et demi de négociations et d’attente ont été nécessaires avant d’obtenir cette pré-cieuse autorisation de reportage. Les consignes ont été dictées par le ministère de l’Intérieur. Aucune prise de vue autorisée “à l’intérieur“, comprendre dans toute l’enceinte du centre, et ce, pour “raisons de sécurité“. Idem pour les prises de son. Le directeur et la directrice adjointe ont été sommés de mener la danse, y compris lors des entretiens avec les juristes et un retenu.

“Je suis arrivé ici le 17 décembre 2016, à 10h08.“

Ma fille est venue me voir hier, ici. Monsieur M est en France depuis quarante ans et au centre de rétention administrative depuis dix jours. Nous le croisons par hasard. Le Commandant Maurin lui demande s’il accepte de répondre à quelques questions. Il semble déstabilisé, mais accepte de discuter même si ce n’est pas pour le New York Times. Nous sommes dans une salle de visite. Il y en a quatre au total, dont une réservée pour les visites des avocats. Trois mètres carrés garnis avec une table et trois chaises en plastique bleues. La directrice-adjointe souligne :

“Nous restons ici avec vous, mais bien entendu, vous pouvez dire ce que vous voulez.“

Monsieur M a été emmené derrière les portes du CRA à sa sortie de prison. Je suis arrivé ici le 17 décembre 2016, à 10h08. Aujourd’hui âgé de 59 ans, il a quitté ses parents et le Maroc pour trouver un avenir et du travail en France. Il est père de trois enfants français qui résident en Rhône-Alpes. Le préfet m’a fait chier, je compte bien le faire chier encore un peu d’ici. Pendant ces quarante ans, il a travaillé, dans le bâtiment principalement. Un titre de séjour en poche, puis plus rien. Plus de travail. Plus aucun contact avec sa famille. Sans justificatifs, son titre de séjour ne peut pas être renouvelé. À sa sortie de prison deux mois plus tôt, c’est la double-peine qui l’attend. Sans papier, le préfet décide de son placement au centre de rétention en vue d’une expulsion. Il n’a revu sa fille que la veille.

Les personnes incarcérées et sans papiers à leur sortie de prison sont toujours placées en centre de rétention. L’an dernier, près de 10 % des retenus sortaient de maisons d’arrêt. Un chiffre en constante augmentation : 7% en 2013, 7.7% en 2014 et 9.6% en 2015.

"Pire que la prison"

Monsieur M s’ennuie. Il n’y a rien à faire ici. Les journées sont rythmées par les repas et le café servi à 16h. Aucune autre activité pour tuer le temps. En moyenne, un retenu reste douze jours au CRA. La durée maximale de rétention prévue par la loi est de 45 jours. Elle était de 32 jours avant 2011.

“J’ai fait deux mois de prison pour une connerie. Je suis rentré tel jour, je savais que je sortirai tel jour. Ici, vous ne savez rien du tout.“

Le bâtiment du CRA est composé de quatre ailes formant un carré. Trois ailes accueillent les chambres et les bureaux des services de police. La dernière est occupée par les "partenaires" : l’aide médicale, Forum Réfugiés et l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). Au milieu, une cour morcelée par de grandes barrières vertes. Les hommes seuls étant répartis sur deux zones différentes, chaque groupe a sa propre cour. Celle des femmes et familles est séparée, inaccessible et invisible aux hommes. L’accès à la cour est libre en journée, sur des plages horaires définies. Les visites des familles, elles aussi, doivent se dérouler à certains moments de la journée, mais tous les jours et sans rendez-vous. Les retenus du centre de Lyon sont également autorisés à se rendre dans les bureaux alloués aux partenaires sans escorte policière, ce qui n’est pas le cas dans tous les centres de rétention. Parmi eux, les trois agents de l’OFII fournissent un appui dit “logistique“ aux retenus. Ils sont chargés de clôturer les éventuels comptes en banque ouverts en France, de récupérer des sommes d’argent, d’acheter des cigarettes,… Enfin, seuls les téléphones portables sans caméra étant autorisés, l’OFII vend cartes téléphoniques et téléphones sans caméra, pour quinze euros. Niveau surveillance, les caméras sont bien autorisées : 86 sont installées dans l’enceinte du centre. Et puis, soyons précis : il n’y a pas 27, mais 28 chambres. Une chambre d’isolement est installée près du poste de police.

Dans la cour, un abri, plusieurs bancs en béton et des tables de ping-pong. En face, une salle de détente bétonnée, ouverte sur l’extérieur. Des distributeurs de boissons chaudes et de friandises sont en libre accès. Une quinzaine de retenus sont à l’intérieur. Des vieux, des jeunes. D’un coup, ils se pressent, curieusement, soupçonnant une once d’activité. Ils ne sauront pas qui leur rend visite. Ils reprennent leurs discussions, allument une énième cigarette.

Leurs regards ne forment qu’un seul et même visage : celui d’un homme fatigué, traits du visage marqués et valises sous les yeux.

On les voit se détériorer à partir de leur premier jour de rétention. Ils sont stressés et angoissés de savoir ce qui arrivera demain. Élodie Jallais est juriste et chef de service de l’antenne de Forum Réfugiés au CRA. L’association dispose de trois bureaux et d’une salle d’attente. Tous les jours, trois juristes sont disposés à recevoir les retenus pour les informer sur leurs droits et évaluer les recours juridiques possibles.

Au quotidien, pression et anxiété règnent

Les violences policières ne font en aucun cas partie du quotidien. Mais la violence psychologique est extrêmement pesante et difficile à gérer. Les médecins sont présents trois après-midis par semaine. Ensuite, des infirmières leur emboîtent le pas. Il n’y a pas de psychologue. La mise en place d’un tel soutien ne serait pas viable, car les retenus ne restent pas assez longtemps. Ils viennent souvent nous voir, les médecins et nous, pour discuter, pour poser des questions qui ne concernent pas l’aspect juridique, souligne Julian Karagueuzian, juriste intervenant au centre.

La préfecture et la police aux frontières insistent : le centre de rétention n’est pas une prison. Hormis cette question de vocabulaire et la minimisation de la privation de liberté, ils n’établissent pas d’autres comparaisons. D’autres vont plus loin. Ceux qui sortent des CRA disent que c’est pire que la prison ! En prison, vous avez des activités. Vous pouvez vous occuper un minimum. Vous savez quand vous rentrez et quand vous sortirez. Là, ils n’ont rien à faire. Ajoutez à cela, l’anxiété causée par l’attente, la violence psychologique est énorme. Certains m’ont dit ‘je ne suis pas un voyou, je suis juste un père de famille, c’est une injustice’. On ne peut pas dire que c’est moins pire qu’une prison. assure Assane NDaw est directeur de l’accompagnement en centre de rétention administrative pour Forum Réfugiés. Nous l’avons rencontré après notre venue au CRA. Outre sa surprise lorsqu’il apprend que la direction a participé aux échanges avec les juristes et monsieur M, il est ferme : la rétention administrative est aussi destructrice que la détention en prison.

L’enfermement provoque une pression qui est comparable à celle d’un établissement pénitentiaire. Il rappelle que des incidents éclatent partout, tous les ans. “Il y a déjà eu un mort dans une fourgonnette à Vincennes en 2014. Un retenu s’est pendu à Nîmes en 2011.“ À Lyon, en décembre 2015, neuf retenus ont tenté de se suicider en avalant des piles.

Le tabou est entretenu. Il est clair que ce n’est pas dans l’intérêt de l’État d’en parler, affirme Élodie Jallais. Un sérieux manque d’information et de transparence sur les CRA ? Le commandant Maurin n’est pas de cet avis : Ce n’est pas dans l’actualité. Vous ne croyez pas que les gens ont plutôt envie d’entendre parler d’Anis Amri [auteur des attentats de Berlin en 2016, ndlr] que des centres de rétention ? Si quelqu’un veut des informations sur les CRA, il peut en trouver sur Internet. Oui, quelques unes, encore faut-il connaître l’existence des centres. Son adjointe insiste : Si on en parle peu, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas de problème, parce que nous faisons simplement notre travail. Son de cloche foncièrement différent et tenace chez Assane NDaw : Tant qu’on n’a pas été confronté à la rétention administrative, on ne sait pas que ça existe.

Puis, vient le jour de l’expulsion

Les policiers sont tenus d’informer les retenus du jour de leur expulsion. Toutefois, certains ne sont pas mis au courant pour éviter les risques de panique ou de refus. Les retenus sont parfois embarqués par la police très tôt le matin. Récemment, un homme de 65 ans a été expulsé au 45e jour de sa rétention. Il était cinq heures du matin. Tous les autres dormaient profondément.

Les pistes de l’aéroport Saint-Exupéry sont à quelques centaines de mètres à l’ouest du CRA. C’est à peine si on n’aperçoit pas les avions depuis le parking. La plupart des retenus sont expulsés par avion. Le commandant de bord de l’appareil peut éventuellement refuser de prendre la personne à bord. D’autres sont expulsés par bateau. Ils sont escortés de Lyon à Marseille dans un véhicule de police et ensuite laissés dans une cellule à bord du bateau. D’après Assane NDaw, c’est une méthode souvent utilisée pour les retenus qui contestent leur expulsion. Par bateau, c’est plus facile, souligne-t-il.

47 565 personnes ont été enfermées dans les centres ou locaux de rétention en 20151. Plus précisément, 27 947 étrangers l’ont été en métropole. Les 19 618 autres, en Outre-mer. Monsieur M, lui, a été expulsé vers le Maroc le 10 janvier 2017. Il a passé vingt-cinq jours en rétention.


Pour aller plus loin

Rapport de la visite du Contrôleur général des lieux de privation de liberté au CRA de Lyon Saint-Exupéry (2011)

47 565

personnes retenues en 2015