Les conditions de détention dans les prisons marocaines sont encore pires pour les prisonniers sahraouis.

Publié le 6 février 2018.

Enlèvements, tortures, détentions arbitraires, humiliations, conditions sanitaires déplorables…

Les prisonniers politiques sahraouis sont victimes d’inacceptables violations des droits de l’Homme perpétuées par la police marocaine et les responsables de prison. Les organisations nationales et internationales le soulignent régulièrement.

Après trois ans d’enquête de terrain, la militante des droits de l’Homme Isabel Lourenço publie un rapport qui détaille les conditions indignes dans lesquelles ces détenus sont incarcérés.

Le Sahara occidental est l’objet d’un long conflit territorial depuis la décolonisation espagnole en 1975. La proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) par le groupe rebelle Front Polisario, en 1976, va à l’encontre de la souveraineté revendiquée par le gouvernement marocain, qui contrôle actuellement 80% du territoire. Le droit international répond souvent de manière ambiguë aux cas de sécession. Prise au piège dans ce qui semble être une solution bilatérale insurmontable, la communauté internationale ne parvient pas à résoudre ce conflit, malgré de nombreuses tentatives de négociations. La région fait encore parti de la liste des territoires non autonomes de l’ONU, sans souveraineté territoriale définie ni autorité judiciaire déterminée.

En tant qu’observatrice internationale, Isabel Lourenço a rédigé son rapport en assistant à plusieurs procès et visites, en interviewant des parents de prisonniers sahraouis, et en entrant directement en contact avec ces détenus. Si les conditions de détention dans les prisons marocaines sont inquiétantes, elles semblent être pires encore pour ces prisonniers. Au cœur d’un contexte sensible, Isabel Lourenço nous éclaire sur le calvaire quotidien qu’est la vie d’un prisonnier sahraoui dans une prison marocaine.

Les prisonniers auxquels on a diagnostiqué des maladies contagieuses restent avec les prisonniers non touchés. De même, les prisonniers politiques sont gardés dans la même cellule que ceux emprisonnés pour des crimes.

"Cadeau de bienvenue"

Enlevés à leur foyer, la plupart du temps sans preuve, les prisonniers sahraouis sont souvent accueillis en prison par des passages à tabac et des tortures, appelés "cadeau de bienvenue". Selon le rapport, la torture est une pratique courante pour obtenir des aveux et pour "rééduquer" les prisonniers. La violence et les abus perpétrés par l’administration pénitentiaire ne sont pas seulement physiques mais également psychologiques. "Dans les prisons, les gardiens encouragent les prisonniers marocains à discriminer et à persécuter les prisonniers politiques sahraouis et participent eux-mêmes activement à toutes sortes d’humiliations publiques".

Les violations des droits de l’Homme se manifestent également sous la forme d’un manque évident dde soins aux prisonniers : "Le 30 septembre 2016, Houcein Zawi, détenu à El Arjat, demande à voir un médecin à cause d’une douleur intense au genou (causée par les tortures dont il a été victime).Le directeur lui répond qu’il aura toute l’attention médicale dont nécessaire une fois mort; il est ensuite violemment battu."

Si les soins médicaux sont refusés aux prisonniers sahraouis dans de nombreux cas, ils sont inadéquats dans beaucoup d’autres et comprennent mauvais traitements et surmédication : "Un prisonnier reçoit simultanément 18 médicaments différents, dont 3 antibiotiques aux effets contraires."

Les prisonniers ne sont pas séparés par catégorie. Par conséquent, ceux auxquels on a diagnostiqué des maladies contagieuses restent avec les prisonniers non touchés. De même, les prisonniers politiques sont gardés dans la même cellule que ceux emprisonnés pour des crimes : "Début octobre 2014, diagnostique une tuberculose au prisonnier politique sahraoui Brahim Daoudi, alors qu’il est détenu à Inezgane. A son retour de l’hôpital, il a est renvoyé dans la cellule qu’il partage avec 72 autres détenus, sans endroit pour dormir ni traitement médical."

Le rapport dénonce le traitement inhumain des prisonniers, privés d’installations décentes lors de leur détention, les mettant souvent en grand danger : "M. Mohamed Balla, ancien prisonnier de la "Prison Noire" de Laâyoune, indique que durant son incarcération, les cellules ont pris feu plus d’une fois à cause des câbles électriques."

Les détenus sahraouis dépendent de leurs familles, qui leurs fournissent de la nourriture ou de l’argent pour acheter ce dont ils ont besoin.

Une pression internationale

La nourriture fournie n’est ni copieuse ni nourrissante : "Le menu typique est composé de thé ou café avec beaucoup d’eau et un morceau de pain le matin, et une soupe coupée à l’eau, de la semoule ou du riz le midi. Une fois par mois, il y a un peu de viande avec la semoule. Le soir, les prisonniers doivent manger les restes, quand il y en a".

Les détenus sahraouis dépendent de leurs familles, qui leurs fournissent de la nourriture ou de l’argent pour acheter ce dont ils ont besoin. C’est le cas de l’eau en bouteille qui est payante : il n’y a pas d’accès à l’eau courante potable. En pratique, la tâche n’est pas facile étant donné les grandes distances – parfois plus de 1000 km- entre leur terre natale au Sahara occidental et les prisons marocaines.

Les faibles salaires et niveaux d’études des gardiens favorisent le vol des effets personnels des prisonniers, dont les produits apportés par la famille, lorsqu’elle y est autorisée. Les visites et les appels sont interdits de façon arbitraire par l’administration pénitentiaire.

“À plusieurs reprises, on empêche la famille Daoudi de donner des légumes et des fruits à M. Mbarek Daoudi, actuellement incarcéré à la prison de Bouizakarne. Ses fils sont insultés et maltraités lorsqu’ils essayent de lui apporter de la nourriture.”

Le statut ou l’emploi des Sahraouis ne semble pas engendrer de différence de traitement : "14 étudiants et militants sahraouis sont détenus pendant le premier trimestre 2016, après avoir participé à des manifestations pacifiques sur des sites universitaires à Agadir et Marrakech. Ils sont arrêtés, torturés et maltraités par la police marocaine." Des journalistes sahraouis, sous surveillance constante, détenus et torturés hebdomadairement, relatent des faits similaires.

Les membres du groupe de Gdim Izik semblent subir un traitement légèrement différent. Largement relayées par les médias, les confrontations près de Laâyoune en 2010 et les célèbres procès de Gdim Izik ont créé une énorme pression internationale. D’après le rapport, cette pression permet au groupe de 21 prisonniers d’avoir certains "privilèges" par rapport aux autres détenus : temps de visite plus longs, meilleures installations, l’accès à des livres voire, dans certains cas, à l’éducation. Néanmoins, ces privilèges ne les empêchent pas de montrer des signes de torture et des cicatrices au tribunal devant les observateurs internationaux : "Malgré l’appel des prisonniers au juge, celui-ci a refusé toute expertise médicale".

Incarcérés dans des conditions difficiles, la voix et les plaintes des prisonniers politiques sahraouis semblent rester sans réponse, sans réaction des administrations pénitentiaires, du ministère de la justice, ni de la communauté internationale.

1000 km

la distance entre certains prisonniers sahraouis et leur famille

Il est torturé par plus de 30 gardes après avoir commencé une nouvelle grève de la faim.

L’histoire de Mohamed Yahya Elhafed Iazza

M. Iazza, né en 1966 à Tan-Tan, est emprisonné en février 2008. Il purge une peine de 15 ans et est actuellement détenu à la prison de Taroudant. Mohamed Yahya Elhafed Iazza est un militant des droits humains, membre du Codesa et de l’AMDH (Association marocaine des droits humains) Il souffre de plusieurs maladies chroniques comme l’asthme, les hémorroïdes et les rhumatismes.

Il a subi mauvais traitements et tortures. En avril 2014, malgré ses graves problèmes de santé, l’administration de la prison d’Aït Melloul lui refuse toute aide médicale.

En avril/mai 2014, il fait une grève de la faim qui dure45 jours et est transféré de la prison d’Aït Melloul à Oudaya, Marrakech. Il avait auapravant déjà fait une grève de la faim de 17 jours pour les mêmes raisons, et une autre, en 2008 avait duré 30 jours. Il est mis à l’isolement plusieurs fois pendant son incarcération à la prison d’Inezgane. En 2009, la nuit de son transfert à Aït Melloul, il est torturé par plus de 30 gardes après avoir commencé une nouvelle grève de la faim.

Mohamed Yahya Elhafed Iazza a été enlevé dans son magasin de tissu traditionnel sahraoui le 29 février 2008 en raison de sa participation à une manifestation pacifique à Tan-Tan (Sud du Maroc) et condamné à 15 ans de prison. Il est emmené le jour même emmené au commissariat de police de Tan-Tan où il est torturé pendant 3 jours avec d’autres jeunes sahraouis. Un groupe spécialisé de la police s’est déplacé pour la séance de torture.
Pendant 3 jours, sa famille reste sans nouvelles. Ses médicaments contre l’asthme lui ont en outre été confisqués. M. Iazza a identifié certains de ces bourreaux, dont Mustafa Kamour, le chef de la police; un policier nommé Abed Jalil Elwaaziz; un second policier nommé Dekir Ahmed.

M. Iazza reste 3 jours sans nourriture, ni eau, ni couverture à mettre au sol. Au cours des séances de torture, il est pendu par les pieds, puis dans la position Djaja (comme un poulet rôti); ils est battu à coups de matraque, menacé et "arrosé" d’urine et de déchets.

Dans la prison d’Ouyada, il est détenu dans une cellule de 5 mètres sur 4, équipée de lits superposés, avec 26 autres prisonniers (de droit commun). La cellule n’est pas correctement ventilée . Elle est constamment enfumée et très sale. La nourriture est rare et n’apporte pas les nutriments de base. L’eau potable est payante. Sa situation actuelle à la prison de Taroudant est similaire.

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