Il raconte un voyage, celui qui va permettre à cette parole inconcevable de jaillir de l’ombre pour traverser les murs

Après l'ombre, le film

"Une longue peine, comment ça se raconte ? C’est étrange ce mot qui signifie punition et chagrin en même temps." Ainsi s’exprime Didier Ruiz lorsqu’il entreprend la mise en scène de son dernier spectacle monté avec d’anciens détenus de longue peine.
Dans le temps suspendu des répétitions, tous ces hommes - metteur en scène y compris -, se transforment. Le film raconte la prison, la façon dont elle grave dans les chairs des marques indélébiles et invisibles. Il saisit le travail rigoureux d’un metteur en scène avec ces comédiens "extra ordinaires". Et surtout il raconte un voyage, celui qui va permettre à cette parole inconcevable de jaillir de l’ombre pour traverser les murs.


Les avant-premières et les projections à venir sont à consulter ici.

Après l'ombre - Bande annonce - Sortie le 28 mars 2018

A la prison de l’Ile de Ré, l’un d’eux m’a dit : "Vous qui êtes là, allez leur dire ce qu’on vit ici !". Je ne l’oublie pas.

Entretien avec Stéphane Mercurio, réalisatrice du film

C’est votre troisième documentaire de cinéma sur le monde carcéral mais le premier sur l’"après" incarcération.

Stéphane Mercurio. J’ai commencé un peu par hasard ce travail sur la prison sur une proposition. J’ai tourné À côté dans le lieu d’accueil des familles de prisonniers qui viennent au parloir, plus particulièrement sur les femmes de prisonniers. Je ne me doutais pas que dix ans après je continuerais à travailler sur cette question de l’enfermement.
A l’occasion de ce film, j’avais rencontré Bernard Bolze, cofondateur de l’OIP. Peu de temps après, il est entré au Contrôle général des lieux de privation de liberté avec Jean-Marie Delarue, et lui a montré A côté. Jean-Marie Delarue m’a alors demandé de réfléchir à un film autour du travail du contrôle.

Ce fut À l’ombre de la république. J’ai pu pénétrer au cœur de l’enfermement : quartiers disciplinaires, cours de prison, cellules. C’est là que j’ai eu mes premiers contacts avec des prisonniers purgeant de longues peines. A la prison de l’Ile de Ré, l’un d’eux m’a dit : "Vous qui êtes là, allez leur dire ce qu’on vit ici !". Je ne l’oublie pas. J’avais en tête un film sur l’"après prison" mais il était bien différent d’Après l’ombre.

J’ai téléphoné à Bernard Bolze, qui aujourd’hui s’occupe de Prison Insider, pour entrer en contact avec d’anciens prisonniers. Il m’a suggéré de voir le metteur en scène de théâtre Didier Ruiz. Il allait commencer un travail avec d’anciens longues peines. Avec Didier, le courant est immédiatement passé. Il n’avait pas encore vu les anciens détenus mais j’étais persuadée que la parole de ces hommes serait puissante. Il y avait donc matière à un film.

[...]

Lire la suite de l'entretien ci-dessous.

Une longue peine

Spectacle créé par La compagnie des hommes en mars 2016    
   
Ils sont restés enfermés pendant de nombreuses années. Ils ont vécu dans un autre monde, une autre société, avec d’autres règles. Comment peut-on parler ensuite de ce voyage souvent honteux, souvent tu ?      

Ceux que l’on nomme les "longues peines" peuvent nous faire part de cette étrange parenthèse avec leurs mots, leur poésie, leurs émotions. Une longue peine, comment ça se raconte ? C’est étrange, ce mot qui signifie punition et chagrin en même temps.    

Il y a ceux qui sont sortis mais il y a aussi ceux qui ont attendu dehors. Les compagnes, les enfants qui racontent leur enfermement à eux. Comment tous ont été emportés par cet abime de la disparition, du passage à l’ombre.   

Sortir du silence, donner à entendre, ouvrir des portes, des espaces d’échanges et de réflexion.      

Le théâtre est le lieu de la parole. De toutes les paroles. Le théâtre est le lieu du partage. Partageons avec eux. Leur présence sur le plateau, leurs paroles qui résonnent vers les cintres, leur dignité qui illumine le public. Regardons-les en face. Regardons-nous.   

Didier Ruiz

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Légendes
©Emilia Stéfani-Law — ©Emilia Stéfani-Law
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À retrouver dans
18

Mise en scène : Didier Ruiz
Assistante : Mina de Suremain
Lumière : Maurice Fouilhé   
Son : Adrien Cordier    
Images : Adrien Cordier   
   
Avec André Boiron, Annette Foëx, Eric Jayat, Louis Perego    
Toutes les photos sont de Emilia Stéfani-Law


PROCHAINES DATES

  • 13, 14, 15 mars 2018 à 20h, 16 mars 2018 à 20h30, 17 mars 2018 à 19h
    Le Grand T théâtre de Loire-Atlantique Nantes (44)
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Instantanés

Je n’ai jamais caché mon appréhension avant. Appréhension avant de commencer une nouvelle création, sensation bien connue de cette grande feuille blanche qui terrorise, paralyse, qui hante les nuits et les rend terriblement courtes. Appréhension aussi de rencontrer ces hommes. Qu’aurions-nous en commun ? Comment nous accepter, venant d’univers si différents ? Une vision du monde, une langue, tout pouvait nous séparer. Comment me situer auprès de ces lascars sans foi ni loi, moi, malingre homme de théâtre, qui n’ai que du vent et des rêves dans ma besace ?   
   
Et la rencontre s’est faite. Sans efforts. Sans douleur. Sans artifice. Sans séduction. Ne rien se prouver. Nous avons tous joué carte sur table, sans masque et artifice. Et les mondes qui nous éloignaient se sont rapprochés. Et les peurs se sont dissipées. Et les sourires sont apparus. Et les rires. Et puis nous avions des rendez-vous. Au plateau, à table, à l’apéro. Des rituels. Des repères. Et le plaisir à chaque étape…    
  

Rarement les choses ont été aussi simples, les gens surtout. Les appréhensions du début ont vite disparu comme une brume matinale devant l’arrivée des premiers rayons du soleil.   
   
Nous avons travaillé, peu. Trois semaines. Rien, une blague.   
Je me souviens du jour où j’ai compris que je n’avais rien à leur apprendre sur la présence. C’était à Lyon, sur le plateau chaleureux des Subsistances. Ils étaient là, sur le plateau, d’un seul coup et n’entendaient pas changer de place.   

Je me souviens du jour, c’était le dernier de la semaine, où j’ai su comment les choses se passeraient au plateau. Une évidence. Le souci, c’est quand elle tarde un peu à arriver…   

   

Et puis il y a eu la table. Aussi importante que le reste voire plus.

   
A Lyon, nous mangions une excellente cuisine mitonnée par un restaurant voisin. Tout était délicieux et nous mangions avec un appétit d’ogre. C’était les premiers jours, nous étions dans l’enthousiasme de la découverte et de l’éveil.   

En Camargue, deuxième semaine de répétition. C’est Paulette qui venait tous les jours avec ses gamelles. Elle nous a concocté de savoureux petits plats mijotés avec amour. Produits du marché, desserts amoureux et surprises du jour. Un rapport à la bouche sensible. Après les mots dits, les mets doux. Une bouche qui donne et qui reçoit. Nous étions, je crois, dans un moment d’équilibre, d’apaisement. Moins de quantité, plus de plaisir au moment.   
   
A Marseille, dernière ligne droite. Repas du soir pris ensemble au théâtre. Salle triste avec un éclairage triste. Diner exotique préparé par un restaurant associatif qui nous a régalé de plats kurdes, berbères et autres… Nous mangions avec plaisir mais le compte à rebours avait commencé et nous avions un rendez-vous. Une austérité paisible, une concentration tranquille.   

Les repas racontent. L’assiette donne à entendre. 
   

Témoignage de Didier Ruiz, pour Prison Insider   

Paris, le 7 juin 2016

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