Népal : sous le toit du monde, des prisons sans gardiens

— Publié le 12 septembre 2017.

Renaud Meyssonnier entame un voyage, en 2015, depuis la France vers l’Asie. Il est arrêté quelques mois plus tard pour usage de fausse monnaie à la frontière entre l’Inde et le Népal, puis condamné à un an de prison. Renaud arrive à la petite prison de Bhairahawa, au sud du Népal. Il y restera un mois avant son transfert à Katmandou. Récit.

Je dois partager un matelas d'une place et demi avec un type aux longs cheveux bouclés et un adolescent. Nous nous installons tête-bêche, sur le côté. Nous dormons à trois par matelas.

Je dois me déchausser avant d'entrer. À l'intérieur, je traverse un premier dortoir. À l'entrée du deuxième, un autre type m'attend, souriant. Derrière lui, des hommes sont assis en tailleur sur des matelas au sol. Il m'invite à m'assoir à côté d'un cul-de-jatte. Les prisonniers sont en ligne, séparés chacun d'environ cinquante centimètres. Ils se tiennent silencieux, me considèrent avec respect et curiosité. Je fais de même. Le dortoir n'est pas une cellule, c'est une longue pièce rectangulaire d'environ dix mètres par trois. C'est moins inconfortable qu'en garde à vue, il y a des ventilateurs au plafond, une télé. C'est bien éclairé, plutôt joyeux et coloré.
Après quelques instants, le type qui est debout dit quelque chose et un autre brise brutalement le mutisme ambiant en hurlant :
"Eeeek !"
Celui à sa droite : "Duuueee !"
Celui à côté : "Tiiiin !"
Je comprends alors que la trentaine de prisonniers s’autocompte. Une fois terminé, celui qui est debout prend la parole quelques minutes. Puis, les détenus s'animent soudainement, se lèvent bruyamment, se mettent à interagir. Le type qui était resté debout me fait signe de venir et me dit :
"Les autres n'ont pas le droit de te parler. Même s'ils t'adressent la parole, tu ne leur réponds pas, OK ?"

À 22h, on tend des moustiquaires au-dessus des matelas. Je dois partager un matelas d'une place et demi avec un type aux longs cheveux bouclés et un adolescent. Nous nous installons tête-bêche, sur le côté. Nous dormons à trois par matelas.

La coutume semble être de hurler son numéro le plus fort possible, comme une bête fauve. Parfois, on entend même les sons des dortoirs de la cour voisine passer au-dessus des hauts murs.

"Nous sommes des prisonniers-surveillants"

À 6h, on doit sortir. Birendra dirige le dortoir n°4. Je ne le lâche pas d'une semelle et les autres n'ont toujours pas le droit de m'adresser la parole. Il n'y a pas d'uniformes en vue, pas de gardiens, ni de flics.
Je me remémore soudain les conseils que l'on m'avait prodigués en garde à vue : me rapprocher des détenus qui tiennent la bibliothèque. Justement, Birendra m'y emmène. Là-bas, chaque nouveau doit passer un entretien. Il me demande de rentrer dans la minuscule pièce sans fenêtres. Je me terre à l'intérieur avec cinq types.

Je reconnais certains visages de mon comité d'accueil d'hier soir. Mon principal interlocuteur est celui qui m'a amené à la douche. Il se présente :
"Je suis Padam daï. Daï, ça veut dire "grand frère". Nous sommes des prisonniers-surveillants. Nous sommes une quinzaine à travailler dans la prison pour maintenir l'ordre et assurer son bon fonctionnement.
- Mais il n'y a pas de gardiens ?
- À part nous, non."
Je tombe des nues. En 2009, le personnel pénitentiaire du Népal était de 621 personnes. 600 dans l'administration et 21 pour dans le personnel médical. Aucun gardien. À leur place, ce sont des prisonniers-surveillants, des prévôts. Ce système remonterait au début du XXème siècle, quand les prisons sont apparues.
Padam m'expose rapidement les règles :
"Le gouvernement indemnise chaque détenu à hauteur de 45 roupies plus 700 grammes de riz cuit par jour. Nous, les daï, ponctionnons 30 roupies quotidiennes pour acheter du matériel et payer ceux qui travaillent : cuisine, vaisselle....etc. Il reste donc 15 roupies par jour soit 450 roupies par mois et par personne."
Je verrai plus tard que cela constitue un maigre revenu. Certains détenus sont soutenus financièrement par leur famille qui leur amène de l'argent aux parloirs. Pour les autres, c'est difficile.

Lorsque Birendra inspecte l'enveloppe contenant la lettre de mes parents, il ressort la photo de famille, et, à sa vue, je ne peux m'empêcher de fondre en larmes. Il me console alors à sa manière :
"Reprends-toi. Moi ça fait quatre ans que je suis là et j'en ai encore trois à faire. Ici il y a des types qui ont pris 10, 14 ans..."
Je relativise alors mon malheur mais prends aussi conscience que je n'évolue désormais plus au milieu de délinquants mais qu'il y aussi de véritables criminels.

Petites frappes et malfaiteurs endurcis, fumeurs de haschich et assassins se côtoient. Nous ne sommes pas détenus séparément. Quel que soit le panier dans lequel notre main a été prise, on nous a tous mis dans le même.

Alors que je suis adossé à la muraille, la prison m'apparaît beaucoup plus petite qu'hier soir, c'est en fait une dalle de béton d'environ 30 mètres par 15, soit 450 m², à peine plus grand qu'une piscine municipale. Dans cette cour, il y a un seul bloc central avec deux dortoirs au rez-de-chaussée et deux à l'étage.

À 18h, alors que les prisonniers se promènent, un cri est soudain répété et amplifié : "kōṭhā kōṭhā ! kōṭhā kōṭhā !". À l'extérieur, les flics ont fait passer le mot d'ordre aux prisonniers-surveillants en poste au portail qui relaient le message à l'intérieur. Siddartha, qui marche à mes côtés, m'explique que kōṭhā signifie "chambre" en népalais et que chacun doit regagner ses pénates. En une minute, les allées et les deux cours autour du bloc sont vidées. Siddartha monte dans le n°2, moi je suis dans le n°4, nous devons donc nous séparer. Nous nous embrassons et nous souhaitons bonne nuit. Dedans, Birendra me demande :
"Tu sais dire "un" en népalais ? - Oui. Ek. - Et bien ce soir c'est toi qui lancera le number, à mon signal.". Bed sort. Après quelques secondes il revient : "Renaud ?". Je crie :
"Eeeek !"
Comme hier, le numéro deux a enchaîné et ainsi de suite. La coutume semble être de hurler son numéro le plus fort possible, comme une bête fauve. Parfois, on entend même les sons des dortoirs de la cour voisine passer au-dessus des hauts murs. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de mes compagnons de chambrée en arrivant hier. Un peu comme si un nouveau joueur des all blacks était accueilli par ses coéquipiers par un haka. Quand c'est fini, un flic en civil nous enferme jusqu'au lendemain matin, 6h. C'est une prison semi-ouverte : douze heures en parties communes, douze heures en dortoir.

"C'est ce qu'on appelle le P-Gate, l'antichambre de la prison. Nous sommes 120 détenus dans cette cour, alors qu'elle a été conçue pour en accueillir 40..."

La prison ne dort jamais

Lorsqu'on sort des dortoirs, il y a ceux qui se lavent les dents, ceux qui font la queue pour prendre leur douche ou aller aux toilettes et ceux qui tournent autour du bloc central, comme les pèlerins à la Mecque. Je me surprends à être de ces derniers alors que la veille encore j'avais été choqué par cette circumambulation.

Le temps passe vite en prison. Dès la sortie, la marche est menée par les daï. Toujours dans le sens antisolaire, inverse des aiguilles d'une montre, circulation conventionnelle ici. C'est une démonstration de l'ordre social. À sa tête, on retrouve le n°1 des prisonniers, le chowkidar. On peut traduire par "taulier" ou "gardien". Il s'appelle Bim daï. Toujours très propre sur lui malgré sa tête de gangster. Aux places d'honneur, figurent toujours le numéro 2 et Padam daï, le numéro 3 qui m'a "accueilli" hier. Ils dictent un tempo d'enfer qui va crescendo. Derrière eux se pressent les prévôts du dortoir n°3, puis un peloton d'une trentaine de prisonniers qui grossit au fur et à mesure que les minutes s'égrènent. À 6h30, la marche s'arrête, les poursuivants peuvent disposer.

Dans la matinée, le chowkidar s'entretient avec ses subalternes. Puis il sort de la cour tous les jours à 10h, après le repas. Toute la journée, il travaille dans les bâtiments administratifs à l'extérieur. Il ne revient que pour le number de 18h. Bim est le seul à bénéficier d'un lit individuel dans le dortoir 3 quand les autres dorment par terre et serrés les uns contre les autres. Il est en liberté conditionnelle d'une certaine manière. Mais surtout il assure le relais entre le directeur et les détenus.

Le directeur engage un prévôt parmi les prisonniers : un chowkidar qui représentera les autres devant lui. Le chowkidar se charge de nommer des daï en interne. Voilà comment administrer une prison sans trop se prendre la tête, ni dépenser d'argent.

Entre 21h30 et 22h, les moustiquaires sont accrochées avant d'aller se coucher. La lumière est allumée toute la nuit, au cas où quelqu'un veuille aller aux toilettes, et pour la surveillance. Car dehors, les prévôts du dortoir 3 sont sur le pied de guerre. Ils se relèvent toutes les deux heures pour faire un chemin de ronde autour du bloc central jusqu'à l'aube. C'est leur duty 1, la prison ne dort jamais. Étant seuls, à chaque tour accompli ils doivent crier pour prouver aux autres qu'ils n'ont pas pris le midnight express.

"Les règles sont très strictes. Les policiers entrent juste pour les numbers deux fois par jour. Sinon, ils se cantonnent aux miradors. Mais ici, il y a des gens qui ont tué dix, quinze personnes ! - Quoi ? Il y a des serial killers ? - Oui...alors il faut bien que nous les daï fassions la police sinon ce serait l'anarchie ! Les forts ne laisseraient rien à manger aux faibles...".

Dans cette prison autocontrôlée, les détenus s'entrefliquent, rendant le climat un tantinet paranoïaque parfois, pour ne pas dire schizophrène. On m'apprendra ensuite que si j'enfreins les règles, je peux être emmené dans la bibliothèque et tabassé par les daï... Bien plus tard, je saurai quelque chose que ni Padam, ni personne ne sait. En janvier 2009, une mutinerie avait éclaté ici-même. Pendant deux jours, les prévôts n'autorisaient plus les policiers et les nouveaux à rentrer. Les flics avaient finalement repris le contrôle par la force laissant une vingtaine de blessés, dont quatre grièvement. L'autocontrôle a donc ses limites et peut dégénérer. Cette histoire est maintenant oubliée car le détenu le plus ancien n'était pas encore là, c'était la génération précédente. J'ai questionné le daï :

"Quand je suis arrivé, j'ai vu une grille et une cellule juste à côté de l'entrée, c'est quoi ? - Ah, ça c'est ce qu'on appelle le P-Gate, l'antichambre de la prison. Nous sommes 120 détenus dans cette cour, alors qu'elle a été conçue pour en accueillir 40, nous sommes en surpopulation carcérale à +200%. Il y a deux cours dans le centre pénitentiaire du district de Rupandehi. Elles ne communiquent pas entre elles. Le premier portail que tu as dû voir c'est celui de la 1, elle est environ deux fois plus grande que la nôtre, mais avec deux fois plus de détenus, donc la suroccupation est la même. 4 m² par détenu en moyenne...Il n'y a pas la place pour faire dormir tout le monde, donc les soirs, les derniers arrivants vont dans le P-Gate. Chaque nuit, Il y a une trentaine de personnes et une dizaine de duties. Les conditions y sont encore pires qu'en garde à vue...Lorsqu'un lit se libère à l'intérieur, celui qui était arrivé le premier la prend et ne dort plus là-dedans. Mais cela peut prendre des semaines...


  1. Le duty est un roulement de détenus qui restent debout pour laisser la place aux autres de dormir au sol 

"Je ne collabore pas, je suis grand frère. Tu ne sais pas ce que c'est, cela fait trois ans et demi que je tourne dans cette cour ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ma vie ? Je fais ça pour m'occuper, passer le temps."

Il faut grimper les échelons

Plus tard, Padam et sa silhouette fluette viennent parler avec moi. Je lui raconte ma garde à vue, ce que le premier interprète m'avait répondu quand je m'étais plaint des moustiques dans le bureau de l'inspecteur : "C'est la vie".
Padam s'enflamme avec des yeux de justicier en colère :
"Mec mais non ce n'est pas la vie ! Tu sais que ceux qui travaillent ici comme surveillants ne sont pas payés mais ont des remises de peine : un mois et demi par an pour les daï du dortoir 3, un pour les chefs de dortoir. Et bien mois je n'ai rien ! Pourquoi ? Parce que les condamnés pour drogue de moins de 40 ans ne sont pas éligibles aux remises de peine ! Ici nous sommes pratiquement tous dans ce cas ! - Pourquoi tu collabores alors ? - Je ne collabore pas, je suis grand frère. Tu ne sais pas ce que c'est, cela fait trois ans et demi que je tourne dans cette cour ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse de ma vie ? Je fais ça pour m'occuper, passer le temps. Et puis j'ai du pouvoir, on me respecte. - Moi aussi je pourrais travailler pour sortir plus tôt ?"
C'est juste pour information car je n'en ai pas envie. Je trouve la bonification dérisoire en rapport à l'humiliante exploitation qu'acceptent ces prévôts traités comme des pions.

"Je ne sais pas, peut-être. Mais tu sais, il y en a beaucoup qui veulent devenir daï, les places sont chères et toi tu n'as qu'un an. On fait passer en priorité ceux qui ont de longues peines. Il y a une hiérarchie interne, il faut grimper les échelons...Normalement, il y a une période probatoire d'au moins deux ans, il faut avoir fait preuve de charisme, de responsabilité, gagné la confiance des autres. Mais toi tu es un cas spécial, je ne sais pas, on verra."


Renaud Meyssonnier, pour Prison Insider

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