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Népal : sortie de prison (V)

— Publié le 24 mai 2018.

Renaud Meyssonnier entame, en 2015, un voyage depuis la France vers l’Asie. Il est arrêté quelques mois plus tard pour usage de fausse monnaie à la frontière entre l’Inde et le Népal, puis condamné à un an de prison. Il purge un mois à Bhairahawa avant son transfert à la prison de Katmandou. Il apprend, le 28 mai 2015, sa libération prochaine. Encore prisonnier, mais presque libre : voici le récit de ses derniers jours d’emprisonnement.

"Mais quand est-ce que je sors ?""Oh...Dans trois heures environ."

MON CODÉTENU ME SORT, à 8h15, des bras de Morphée. Comme je le lui avais demandé. Nerveux, j'ai eu du mal à fermer l'oeil quelques heures plus tôt. Je rassemble mes esprits, me lève, m'habille. À peine prêt, mon nom retentit dans les haut-parleurs. Comme toujours, ils ont entamé leur litanie depuis une heure. Cette fois, c'est très bon signe d’être appelé tôt un jour de māphī ("pardon" en népalais). Si je n'étais pas gracié, ils ne m'appelleraient certainement pas. Je garde malgré tout une réserve. L'expérience m'a prouvé qu'ici, on n’est jamais à l'abri d'une mauvaise surprise. La tête encore embrumée, je me dirige vers la porte d'un pas vif. Là-bas, comme souvent, il y a un bruyant attroupement. Un naike 1 sort du sas. En passant à ma hauteur, il me souffle dans un sourire :
"Tu es libéré !"

Malgré la fugacité de l'instant, je peux voir qu'il éprouve un certain plaisir à m'annoncer la bonne nouvelle. Je reste d'abord interdit. Puis je pivote et lui cours après. En le rejoignant à grandes enjambées, je réalise que cela faisait longtemps que je n'avais plus couru, que je ne m'étais plus dépêché. La frénésie du monde auquel on m'avait arraché m'a soudain rattrapé. Tout exalté, je demande au naike :
"Mais quand est-ce que je sors ?"
-Oh...Dans trois heures environ." estime-t-il, sans conviction.
En népalais, cela signifie cinq ou six heures, au moins. J'ai donc tout le temps pour me préparer avant le grand saut. Je me suis levé et on m'a appelé directement, je n'ai même pas eu le temps de m'en faire : tout s’enchaine très vite, comme dans un rêve. Un immense soulagement s'empare de moi. Je suis en état de grâce.


  1. les naike sont, dans la prison de Katmandou, les prisonniers-surveillants en charge de faire régner l’ordre et de gérer la détention. 

Sous la pluie qui commence à tomber, j'observe des Népalais qui s'en vont avec un sourire béat, leur matelas roulé sur l'épaule. D'autres les lorgnent avec envie.

Mais tu n'as pas envie de partir ?

En traversant la prison, les visages me reconnaissent. En entendant mon nom scandé si tôt, tout le monde a deviné que j'avais été pardonné. Certains prévôts s'arrêtent même pour me féliciter. D'autres qui ne m'avaient jamais adressé la parole viennent à ma rencontre :
"Alors ? C'est un jour spécial pour toi !".

On veut me serrer la main, me toucher. Les superstitieux hindous cherchent à capter ma bonne fortune. J'ai été le premier informé de mon obtention du māphī. En me mettant au parfum de manière anticipée et personnalisée, les prisonniers-surveillants m'ont fait une fleur. Mon statut d'étranger, probablement. Je serai d'ailleurs le seul étranger gracié ici.

Vers 9h, les autres postulants se rassemblent devant le bloc 8. Les noms sont délivrés à la criée. Il y a là une grosse centaine d'aspirants. D’autres viennent simplement assister à cet événement bisannuel, se désennuyer, sentir un vent de fraîcheur souffler sur la routine carcérale. Après quelques minutes, le chowkidar sort avec une liste à la main. Dans un suspens à couper au couteau, il annonce d'un ton sentencieux les noms des heureux élus. Soixante-quatre en plus du mien.
J’emploie ma grâce matinée en faisant les magasins. À la mudha company du bloc 5, j'achète une mudha1 en souvenir.

C'est ensuite le magasin de vêtements qui fait les frais de ma folie consumériste : deux caleçons et un polo.

L'idée est de dépenser tout l'argent qu'il me reste afin d'arriver au centre de rétention administrative les poches vides. Me basant sur mon expérience en garde à vue, je limite ainsi le risque d'être extorqué par la police et/ou les détenus.

Quand j'ai fini, j'ai encore 300 roupies. Je vais aux toilettes les planquer dans mon boxer. Je sais que les agents ne fouillent jamais à cet endroit-là. Enfin, j'ai le temps de passer chez le coiffeur-barbier de la prison avant ma libération annoncée.

Mon nom se met à nouveau à résonner dans l'enceinte : les 65 doivent sortir. Je me présente sans trop d'espoir. Je sais bien que je ne vais pas être jeté sur le trottoir comme les locaux. En tant qu'étranger, je dois être transféré au département de l'immigration. Sous la pluie qui commence à tomber, j'observe des Népalais qui s'en vont avec un sourire béat, leur matelas roulé sur l'épaule. D'autres les lorgnent avec envie. Des spectateurs masochistes qui viennent se procurer un peu d'exotisme en voyant les chanceux partir.

Je dois donc encore patienter. Nik, un ami codétenu, concocte un poulet au curry pour fêter ma libération. Je vais le manger à la cuisine. Je n'ai pas fini mon écuelle que mon nom retentit à nouveau au micro. Je mets les bouchées doubles. Il est vachement bon son poulet au curry. On m'appelle une autre fois, et une troisième. Je prends quand même le temps de formuler ce que je crois être un adieu à Nik. Puis, sous la pluie, je cours vers mon bloc. Le saha naike Bikash qui est de duty à l'entrée me tance :
"Non mais tu n'as pas envie de partir ou quoi ?".
Tout à l'heure, il m'avait dit qu'il amènerait mes bagages à la porte alors j'y accours directement. Là-bas, je demande au naike de service : "Mes affaires sont là ?"
"Oui, oui", me répond-il évasivement.
-Ok, je vais vérifier.
-Non, non, reviens, il faut que tu sortes ! Sors !".
"Sors ! Sors !" crient en choeur les autres prévôts dans mon dos alors que je cours vers l'intérieur à la fois pour leur échapper et me hâter. Scène absurde que ce prisonnier que l'on prie de sortir et qui lui fonce dans l'autre sens... Dans le bloc, mes sacs sont toujours sur le lit, Bikash n'y a pas touché contrairement à ce qu'il avait prétendu...
"Pardon, pardon", s'excuse-t-il alors qu'il m'aide à transporter mon matériel vers l’extérieur.


  1. Petit siège en bambou circulaire et sans dossier.  

Les détenus qui me pensaient parti croient voir un revenant. Je suis l'attraction. Je dois répéter une quinzaine de fois ce qui se passe avant que le mot ne se répande.

Presque dehors

Cette fois, on me fait sortir directement. Je suis maintenant devant la porte, il n'y a plus que le cordon de sécurité pour me barrer les genoux. Je vois de nouvelles images pour la première fois depuis que je suis entré ici. Des femmes en saris colorés, le no man's land, les bâtiments de l'administration, la perspective du boulevard sur ma gauche. Les effluves de liberté m'emplissent les narines. L'appel du large.
"Sors." m'ordonne un naike. J'allais enjamber le cordon, mais un autre naike m'attrape, m'enserre entre ses bras. Leur légendaire coordination me donne à nouveau droit à un récital cet après-midi. Jusqu'à nouvel ordre, je reste donc devant la porte avec mes sacs. Au bout d'un moment, un prévôt s'approche, dans ses petits souliers :
"Hum. C'est la police de l'immigration qui te transfère... -Oui... -Et aujourd'hui c'est samedi. Ils ne travaillent pas un jour férié. On essaie de les appeler quand même, mais il va peut-être falloir que tu y retournes...".

Pourquoi ne suis-je même pas surpris ? C'est injuste et cruel que je doive dormir une nuit de plus dans cet effroyable endroit que j'ai tant haï. Surtout après m'avoir fait respirer quelques vivifiants embruns de liberté. J'attends donc les bras croisés sans me faire trop d'illusions. N'y a t'il vraiment aucun agent en service aujourd'hui à l'immigration ou est-ce encore une feinte pour me soutirer un bakchich ?

Mon père surgit alors dans le no man's land. Séparés par le cordon, nous ne pouvons pas encore nous tomber dans les bras. Il est là depuis ce matin, il a été le premier à savoir. Dans la foulée, il a appelé ma famille et d'autres personnes en France qui ont aussi su un peu avant moi... Les prisonniers-surveillants nous accordent à mon père et moi une entrevue dans le parloir des avocats. Ils nous offrent le café. L'ambassade a confirmé à mon père que je ne pourrais être transféré que demain.

Puis, il me vient à l'esprit que si je veux faire sortir mes écrits, c'est le moment idéal : je transmets les sacs à mon père. Douze cahiers qui contiennent mes journées passées en prison.

Le parloir improvisé dure une bonne heure, puis l’on me guide dans la prison. Les détenus qui me pensaient parti croient voir un revenant. Je suis l'attraction. Je dois répéter une quinzaine de fois ce qui se passe avant que le mot ne se répande. Je réapparais dans mon bloc sous les rires incrédules. Bien entendu ma place a déjà été réinvestie. Le nouvel occupant prend sur lui et accepte de me prêter son matelas pour cette nuit. Il retourne temporairement dans le bloc 7 des nouveaux où il était hier. Nik est toujours dans la cuisine. Amos, un co-détenu ami, l'a rejoint. L'ambiance est morose. On dirait que mon éphémère retour attriste encore plus ceux qui sont déjà mes ex-codétenus, comme si on avait déterré un cadavre.

Le lendemain à midi, je suis rappelé. Les naike m'invitent à sortir prestement. La porte s'ouvre et j'avance jusqu'au cordon de sécurité. Un brigadier avec un sourire pervers me tend une paire de menottes :
"Police de l'immigration." Il me fait monter dans un fourgon avec des barreaux aux fenêtres. Deux policiers dont l'un avec une carabine plus grande que lui sont déjà assis. Le fourgon s'ébranle dans le no man's land cahoteux. Deux autres agents nous ouvrent un portail - qui n'existait pas lorsque j'étais arrivé – et nous débouchons sur le boulevard Kanti Path.

Alors que nous nous insérons dans le trafic dense, je vois rétrécir, par la grille de la porte arrière, le dôme du temple et le centre commercial qui entourent la prison.

Ce point minuscule sur lequel j'ai fait du surplace pendant des mois s'éloigne inexorablement. Je prends déjà du recul, mesure l'étendue de l'absurdité de la prison.
Au décollage, j'ai une pensée pour mes camarades restés collés au sol. Alors que l’avion doit planer au-dessus de la prison centrale, je vois, par le hublot, les lueurs de la ville s'éloignent. Katmandou est belle comme une prison qui brûle.


Renaud, pour Prison Insider.

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Prison Insider publie, depuis septembre 2017, une série de témoignages écrits par Renaud Meyssonnier, dont vous venez de lire le dernier.

Ces récits ont une fonction double. Ils donnent vie à des observations essentielles pour décrypter le fonctionnement du système carcéral au Népal : l’organisation singulière des prisons, laissées aux mains de prisonniers-surveillants, les daï ; l’existence d’activités diverses et fourmillantes au sein de la prison centrale de Katmandou, où tout semble s’acheter ; le statut particulier d’étranger incarcéré tenu de se reposer sur des formes de soutien consulaires et diplomatiques pour abréger sa détention ou voir sa situation évoluer.
Ils montrent, derrière de grandes tendances, que les conditions de détention s’appliquent à des êtres singuliers. Que la prison s’imprime dans les chairs et dans les esprits.

La publication des témoignages de Renaud est une manière, pour Prison Insider, de s’inscrire dans ces deux intentions. C’est aussi un accompagnement de son projet de livre, en cours d’écriture. Sans plus attendre, en voici l’épilogue.

Accéder aux autres témoignages :


• Lire le premier volet du témoignage de Renaud : "Sous le toit du monde, des prisons sans gardiens"
• Lire le deuxième volet du témoignage de Renaud : "La prison de Katmandou, un ghetto crado et bordélique"
• Lire le troisième volet du témoignage de Renaud : "Népal : un Noël en prison"
• Lire le quatrième volet du témoignage de Renaud : "Mille métiers, mille misères"

Aujourd'hui, le Népal me rappelle immanquablement la prison. Dans l'actualité, ou bien quand je rencontre des Népalais en voyage. Étant donné que je n'y ai jamais marché libre, ce pays est pour moi synonyme de prison

Épilogue

Lorsque je passe les derniers contrôles, je me retrouve dans la zone internationale. Ça y est, c'est gagné ! Mon père et moi sommes éberlués, nous n'en croyons pas nos yeux. Nous ne nous prenons même pas dans les bras. Je réalise qu'il a beaucoup maigri. Moins 13 kilos. Il marchait beaucoup dans Katmandou entre sa guest house, l'ambassade et la prison. Mon histoire lui a donné beaucoup de tracasseries. Moi au contraire, depuis mon arrestation, j'ai pris dix kilos. L'inactivité et les sodas m'ont empâté.

De retour en France, chez mon frère à Saint-Denis, je prends ma première douche chaude et au pommeau depuis huit mois. Je suis souillé par tous les pores. Il me faudra beaucoup de temps pour évacuer la vermine de la prison. Quand j'ai fini, avec une paire de ciseaux, je découpe symboliquement le bracelet noir que "Rock", le cuisinier, avait tressé autour de mon poignet à mon arrivée à Bhairahawa. Je le jette à la poubelle.

Je savoure alors mon premier sommeil dans un grand lit, le calme et l'obscurité. Sans bouchons, ni masque, je me réveille au milieu de la nuit. Perdu, je me débats avec la couette.

Puis, je me souviens que je suis en lieu sûr et me rendors. Lorsque j'ouvre les volets au matin, ma première vision est le canal. Il représente pour moi une grande promenade en solitaire sans entraves. Pas de mur, pas de passages cloutés, de feux rouges...Sans même avoir déjeuné, je descends. Je marche jusqu'au stade de France.

Passée la brève euphorie de la libération, j’ai traversé une période déplaisante. En sortant, il y a une phase d'adaptation, exactement comme quand l’on entre. En sens inverse.

Le contraste avec le monde libre est si violent. Un peu comme certains marins qui ressentent le "mal de terre".

Je me suis lancé dans l'écriture d'un livre, Pour une poignée de faux dollars. J'ai d'abord repris les cahiers que je tenais à l'intérieur. Ils étaient encore infectés de la puanteur de la prison. Une fois toutes mes notes mises au net, je les ai empilées dans la cheminée et j’ai allumé un feu de joie.

Puis, j'ai utilisé tous les moyens à ma disposition pour libérer un ex-codétenu. Pour un dépassement de visa, Amos était emprisonné depuis quatre ans et demi. J'ai payé sa caution et son billet d'avion. Au terme d'un marathon administratif de six mois, il a été déporté vers son pays d'origine, le Libéria. J'ai épargné à mon ami six ans, cinq mois et sept jours derrière les barreaux.

Aujourd'hui, le Népal me rappelle immanquablement la prison. Dans l'actualité, ou bien quand je rencontre des Népalais en voyage. Étant donné que je n'y ai jamais marché libre, ce pays est pour moi synonyme de prison. Je pense qu'il en sera ainsi tant que je n'y serai pas retourné en homme libre, une fois mon interdiction de territoire levée.

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Renaud Meyssonnier

Je suis diplômé d'une licence d'histoire et d'un master professionnel métiers des patrimoines.
En 2015, j'ai entamé un tour du monde. Je suis d'abord allé à Bangkok sans prendre l'avion.Via la Russie, la Mongolie et la Chine. Avec un détour par l'Asie du sud-est, près de 20 000 kilomètres : marche, autostop, bus, train, taxi, bateau...J'ai ensuite pris mon premier avion vers l'Inde où j'ai voyagé un mois avant d'être arrêté à la frontière népalaise pour fausse monnaie. Des billets que j'avais échangés dans la rue avant d'entrer en Thaïlande.
Après un retour à la case départ, j'ai repris mon tour du monde. J'ai volé à Bangkok pour continuer - en deux temps - le voyage sans avion. Je suis allé jusqu'à l'île de Florès en Indonésie. J'ai ensuite dû prendre un vol pour l'Australie. Puis la Nouvelle-Zélande. Je suis actuellement en Polynésie française. Parallèlement, je continue de préparer Pour une poignée de faux dollars en vue de le publier.
Des extraits ont été mis en ligne et traduits sur le site Prison Insider. Je remercie Clara Grisot et toute l'équipe d'avoir recueilli mon témoignage.

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