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Italie : occuper le temps, occuper l’esprit

— Publié le 23 octobre 2018.

// Série "un jour en prison" (4)

En prison aussi, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Les conditions de détention, le rythme des journées, la possibilité de recevoir des visites, un traitement médical, la nourriture, ou encore l'accès au droit à la défense, varient considérablement d'une prison à une autre, d'un pays à l'autre. Prison Insider publie les témoignages de personnes qui vivent ou ont vécu en prison et peuvent partager leur expérience. Cette série de témoignages "Un jour en prison" met en mots les différentes réalités de l'enfermement dans le monde.

— En partenariat avec Antigone.

Federico purge une peine de 10 ans à la prison de Rebibbia, proche de Rome. Il raconte, pour Prison Insider, une journée en prison.

Je travaille comme bibliothécaire. Je n'arrive même pas à m'acheter des cigarettes tous les jours, mais m'occuper des livres est très gratifiant pour moi.

Du lundi au samedi, au pas de course

LES JOURNÉES en prison ne passent pas vite ; mes pensées sont toujours tournées vers mon fils adolescent, vers ma mère âgée et vers un amour qui, de "l'intérieur", devient de jour en jour plus difficile et tourmenté. Il me reste de nombreuses années à passer entre ces murs et pour ne pas me laisser écraser par le désespoir, j'ai cherché à assigner des tâches, qu'elles soient culturelles, ludiques, ou professionnelles, à chaque moment dont je dispose. Et je dis bien chaque moment.

Le matin la porte blindée de la cellule s'ouvre à 8h00 et j'ai environ une demi-heure pour arriver en classe. J'ai décidé de retourner à l'école pour enfin décrocher ce fameux "bout de papier" : si tout va bien, l'an prochain, j'obtiendrai mon diplôme d'Expert Informatique.

Les leçons se terminent à 12h30, je retourne en cellule pour manger un morceau et je cours en salle de musique. Avec trois autres compagnons d'infortune, nous avons monté un petit groupe pas si mauvais, les "B.L.G" (Bastarda La Galera, "Putain de Galère"), et une fois par mois nous jouons dans le théâtre de la prison devant les détenus, leurs proches ou quelques visiteurs de marque.
Après une petite heure de répétition, les lundi et mercredi, je retourne en classe pour le cours de radio-journalisme proposé par Antigone, l'infiniment précieuse association qui s'occupe des droits des détenus ; là nous développons, écrivons et enregistrons des articles d'actualité, des chroniques et des pensées libres pour les mettre sur les ondes le vendredi avec un G.R.C. (giornale radio carcere, journal radio prison) inclus dans le programme musical "Jailhouserock" sur les chaînes populaires nationales.

Les mardi et jeudi en revanche, après la répétition, je participe à un atelier d'écriture créative qui m'a révélé à moi-même une veine poétique que je ne me serais pas attendu à posséder... j'ai même réussi à publier deux ouvrages de poésie !
Les vendredis, après les cours, je participe à la réunion des représentants de détenus, toujours organisée par Antigone, pour révéler, discuter et chercher à résoudre avec l'aide des autorités, les nombreux problèmes qui tenaillent l'univers carcéral.

Tous les jours, sauf le samedi, de 16h à 18h, je travaille comme bibliothécaire. Ce n'est pas un emploi très rentable par rapport à d'autres fonctions.

Je n'arrive même pas à m'acheter des cigarettes tous les jours, mais m'occuper des livres, les conseiller, et plus encore, réussir à faire que d'autres personnes se prennent de passion pour la lecture est très gratifiant pour moi.

Je passe mes samedis dans la salle de musique à jouer avec les "B.L.G." ; en ce moment nous préparons un nouveau programme pour le prochain spectacle, il y a un peu de tout : musique italienne, les grands classiques du rock étranger, et même quelques morceaux de notre composition !

Tout s'arrête.

Le dimanche, immobile

Le soir, quand la porte blindée de la cellule se referme à 20h, j'ai à peine la force de me préparer un petit dîner et de commencer à regarder quelque chose sur une des onze chaînes télé à disposition... Immanquablement, je m'endors mort de fatigue. En outre, à chaque fois que la bibliothèque centrale organise de petits cours, ou simplement des discussions sur l'histoire, la littérature, la philosophie ou la psychologie, je ne veux pour rien au monde les manquer.

En prison le temps ne passe pas mais je pense avoir trouvé un merveilleux stratagème pour éviter l'ennui : mettre le cerveau "en branle".

Enfin arrive le jour qui est pour moi le plus difficile de la semaine : le dimanche.

En prison, le dimanche tout s'arrête. Il n'y ni cours ni activité, pas de rencontre possible avec la famille, on ne peut pas passer le "fameux" petit coup de fil hebdomadaire de 10 minutes et il n'est pas permis de sortir du service. Le dimanche, toutes les pensées mélancoliques et toutes les idées noires me reprennent. Le dimanche, surtout le dimanche, je sens le poids écrasant de la détention... mais d'autre part j'ai mal agi et donc je le mérite...
J'espère seulement que tout ce que j'entreprends sera pris en compte par qui de droit et que cela influera de façon positive sur ma fiche de conduite afin que cette longue peine qui m'attend soit peut-être écourtée...

Un salut aux lecteurs.


Federico, pour Prison Insider.

Traduit et relu par Anaïs Laristan

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Antigone

ONG

Antigone est le correspondant de Prison Insider depuis novembre 2015. L'organisation défend les droits humains au sein du système pénal et pénitentiaire italien. Elle organise des événements à caractère culturel, publie des enquêtes approfondies, propose ses conseils aux autorités chargées de rédiger les textes normatifs et visite les prisons.

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