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Guinée : obscurité totale

— Publié le 6 décembre 2018.

Guinée, 2015. Alpha Condé est réélu à la présidence pour un second mandat. Les partis d'opposition estiment cette victoire frauduleuse.Isiaka1 a 17 ans quand il participe, dans la banlieue de Conakry, à une manifestation de protestation. Brutalisé, puis emprisonné, voici son témoignage.


NOTRE cortège se forme dans le quartier de Boffi, dans la banlieue de Conakry. C'est une manifestation pacifique qui prend la direction du Palais du Peuple, dans le centre de la ville. Mais très vite, les policiers nous lancent des grenades lacrymogènes. Certains d'entre nous répliquent en jetant des pierres. Je suis pris dans une bousculade et je tombe dans un fossé. Là, les gaz me paralysent et les yeux me brûlent. Des policiers s'emparent de moi et me jettent dans la benne d'un pick-up avec d'autres manifestants. Nous sommes amenés au commissariat de Matoto, proche de l'aéroport.


  1. Le prénom a été changé. 

Le soir venu, un gardien jette à travers la grille quelques baguettes de pain, confisquées par les plus forts.

La nausée

Avant de nous enfermer, les policiers nous frappent. Je reçois 50 coups de matraque sur le dos et sur les fesses. Puis je me retrouve dans une cellule de moins de dix mètres carrés avec 15 autres manifestants. Trois détenus sont déjà là, des délinquants qui cherchent à nous rançonner. Ils nous disent qu'ils vont commander à tous ceux qui sont enfermés dans cette pièce minuscule. Ils se positionnent près de la porte, là où on respire un peu mieux et ils repoussent les plus jeunes d'entre nous vers le coin où est posée la tinette. C'est un bidon en plastique de 20 litres coupé en deux. Au bout de quelques heures, ça sent les excréments et l'urine qui dégoulinent sur le sol.

Le soir venu, un gardien jette à travers la grille quelques baguettes de pain, confisquées par les plus forts. Moi je ne mange rien car je n'ai pas faim, seulement envie de vomir. Dans les jours qui suivent une boule d'angoisse dans mon ventre, les odeurs nauséabondes et la saleté ambiante me donnent la nausée et m'empêchent de manger quoi que ce soit.

La nuit, pas de lumière électrique, l'obscurité est totale. Chacun est assis, les jambes repliées, car nous sommes trop nombreux pour pouvoir nous allonger.

La journée, la seule possibilité de sortir est d'accepter la corvée qui consiste à aller vider la tinette à l'extérieur de la cellule. Pendant trois jours, je multiplie les demandes au chef de poste pour qu'il prévienne ma mère que je suis en prison. Finalement il l'appelle mais il refuse qu'elle me rende visite. C'est grâce aux démarches de ma mère auprès d'un ami gendarme que je serai finalement libéré contre une somme de deux millions de francs guinéens, au bout de sept jours de détention dans ces conditions.


Propos recueillis par Marc Giouse

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