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France : l’indignité en prison

—Publié le 27 mars 2018

"J'ai perdu ma mère le 6 mai 2017, l'année où je suis rentré aux Baumettes. Je n'ai pas eu le droit de participer à ses obsèques." Samy a 33 ans. Originaire de Nantes, il est incarcéré au centre pénitentiaire de Marseille, initialement pour une affaire de stupéfiants. Aujourd’hui, il est seul en cellule. Une vieille cellule de 9m2 dans le bâtiment B des Baumettes. Ceux qui l’ont croisé rapportent : "il est très maigre et souffre d’un pneumothorax."

À défaut de pouvoir s’échapper de son quotidien, Samy a décidé de le raconter.

Toute la nuit on entend le bruit des chats qui miaulent, je n'arrive pas à dormir, je n'en peux plus mais il faut faire avec

"Les rats s'invitent partout"

EN 2018, JE ME DEMANDE vraiment comment c'est encore possible de vivre enfermé dans une prison comme celle-ci, aussi dégradée que l’est celle des Baumettes historiques. Avec le temps, on devient de plus en plus impatient, et c'est pourquoi je vais expliquer cette incarcération qui me choque.

Le commencement c'est l'insalubrité. Les douches sont froides avec des champignons sur le sol. Les chauffages sont éteints. Les canalisations sont tellement vieilles qu'elles dégagent de mauvaises odeurs. Les chasses d'eau se cassent. Même les escaliers se sont effondrés... Il y a des trous dans les murs des cellules, avec de l'humidité et des fils dénudés qui pendent. Les fenêtres sont cassées, le froid rentre. Les grillages derrière les barreaux nous maintiennent en permanence dans la pénombre ce qui, à la longue, provoque des problèmes de vue1

Les rats s'invitent partout. Des cafards pullulent jusque dans les frigos. Toute la nuit on entend le bruit des chats qui miaulent, je n'arrive pas à dormir, je n'en peux plus mais il faut faire avec...
Certains prisonniers sont enfermés à trois dans une cellule de 9m2. Rien qu'à y penser cela me faire frissonner.

Dans la cour de promenade, il n'y a pas de préau, quand il pleut, on reste sous la pluie.

Depuis peu de temps, je travaille comme "auxi nettoyage"2. Je suis payé 1.98€ de l'heure, dont une partie est prélevée pour indemniser les parties civiles.
Je croise des hordes de rats qui prolifèrent et n'hésiteront pas à investir la nouvelle prison, si ce n'est pas déjà fait. Il faudrait dératiser.


  1. Il s’agit des caillebotis installés aux fenêtres. Ces grillages vissés à l’extérieur des ouvertures doivent limiter les échanges.  

  2. Les "auxi" (de "auxiliaires") effectuent des travaux proposés pour concourir au fonctionnement quotidien de la prison (nettoyage, distribution des repas…) 

Nous serrés comme des poulets en cage. Quand un détenu est malade, ils disent que tant qu'il respire, il n'y a pas d'urgence

Perdre des vies

Lors des commandes faites auprès du service de cantine, les livraisons tardent, voire n'arrivent jamais. Lorsque l'on met un drapeau à la porte pour appeler un surveillant, il faut parfois attendre plus de deux heures avant que cela ne soit pris en compte. Il n'y a pas d'interphone dans les cellules pour prévenir en cas de problème. En cas de souci de santé, il faut plus d'une heure pour aller à l'infirmerie1, le temps de perdre sa vie.

Les salles d'attente de l’unité sanitaire sont tellement pleines que l'on y est serrés comme des poulets en cage. Quand un détenu est malade, ils disent que tant qu'il respire, il n'y a pas d'urgence. Je suis seul dans ma cellule et j'ai déjà fait trois pneumothorax avec des risques de rechute. Une fois, ils m'ont placé dans une cellule brûlée non rénovée et ce, malgré mes problèmes pulmonaires. J'ai respiré les résidus de cramé.

J'ai perdu ma mère le 6 mai 2017, l'année où je suis rentré aux Baumettes. Je n'ai pas eu le droit de participer à ses obsèques. Cela me choque car j’avais pourtant fourni les documents nécessaires.

Ce manquement à mes droits a été avéré par le Défenseur des droits dans un document qui m'a été envoyé. Mon droit de correspondance, même avec mon avocat, n'est pas respecté : mes lettres ne lui parviennent pas. Des courriers qui m'ont été envoyés par des avocats et par le Défenseur des droits, censés être confidentiels, m'ont été donnés ouverts, et ce malgré l'autocollant mentionnant leur confidentialité.

J'ai été agressé par un surveillant le 1er août 2017. Je l’ai signalé au chef du bâtiment. Celui-ci a constaté que je crachais du sang et m'a promis que je pourrais aller à l'infirmerie.
Le 3 août, toujours aucune consultation. Je n'ai pu me rendre que le 7 août à l'infirmerie, mais les lésions n'étaient plus aussi apparentes, et il n'a pas été possible de faire constater les blessures. Ma plainte, déposée le 8 août, est restée sans suite. Ensuite, j'ai été convoqué par un brigadier qui m'a clairement dit que si je confirmais ma plainte, j'en subirais les conséquences et que je vivrais un enfer. Il m'a par la suite été très difficile de récupérer les documents prouvant le dépôt de plainte. Ils ont été dissimulés pendant plusieurs mois par l'administration, qui a prétendu que c'était dû au déménagement de prison.

Suite à la grève de la faim et de la soif que j'ai menée fin août aux côtés d'Abdelhalim, puis de nouveau et à de nombreuses reprises, les gardiens m'ont exprimé leur énervement à propos des articles qui sont sortis dans la presse.


  1. L'unité sanitaire est désormais située aux Baumettes 2, le nouveau bâtiment.  

J'ai perdu 15 kilos durant ma détention.

Vols, violences et incendie

Alors que j'avais entamé une nouvelle grève de la faim pour faire valoir mes droits et demander mon transfert, j'ai été de nouveau violenté par les surveillants le 15 octobre 2017.
La veille, j'avais bloqué la serrure de la cellule parce que je me sentais menacé par d'autres prisonniers et par les gardiens. Ils m'accusent d'avoir dégradé ma cellule et me demandent de rembourser le matériel. La cellule avait pourtant déjà été dégradée et je n'ai jamais signé d’état des lieux1.

Ils prétendent que j'ai déclenché un incendie dans la cellule avec l'usage d'un dispositif explosif : c'est faux, j'ai utilisé un bout de drap. Après l'incendie, à mon retour de l'infirmerie, j'ai constaté que mes affaires, restées dans la cellule, m'avaient été dérobées car les surveillants avaient délibérément laissé la porte ouverte.

Quand ils sont de nouveau intervenus pour me conduire au cachot, je suis tombé par terre car j'ai fait une détresse respiratoire. Ils m'ont mis des coups.

J'ai fait rédiger un certificat médical le lendemain. J'ai déposé plainte contre X pour des violences commises lors de cette intervention, mais celle-ci n'est jamais arrivée à destination. Aujourd'hui je suis accusé de les avoir insultés et menacés. Ils prétendent que j'ai formulé des menaces au nom de l'islam, ce que je nie formellement. Cela me paraît tout simplement inconcevable car je pense que c'est une religion de paix, incompatible avec la violence.

Pour ces faits de dégradations et menaces, j'ai déjà été condamné par la commission de discipline, et placé au quartier disciplinaire. J'ai perdu 45 jours de remises de peine, et le tribunal s'apprête à me pénaliser de nouveau.
Quoi qu'il en soit, quelle que soit l'issue du procès, j'espère être transféré hors des Baumettes, en espérant être incarcéré dans une prison qui respecte le règlement institué.

Actuellement, même si mes rapports avec l'administration pénitentiaire se sont un peu améliorés, cela reste très dur au niveau émotionnel : le décès de ma mère, le coma de mon frère qui est encore hospitalisé, l'absence de mes enfants, etc. J'ai perdu 15 kilos durant ma détention. Aucun personnel de l'État ne m'aide véritablement. Je suppose que cela peut s'expliquer par la difficulté des conditions de travail et de détention dans cette prison, ainsi que par le réel manque de moyens qui rendent le travail difficile à exercer.

Ma dernière grève de la faim a été effectuée du 13 décembre au 9 janvier. J'ai passé les fêtes sans manger. Je n'ai été reçu par l’unité sanitaire qu'en date du 3 janvier, 13 jours après le début de la grève de la faim. Le Défenseur des droits l’a avéré. J'ai fait ça pour appuyer ma demande de transfert et être rapproché de ma famille. Ici je manque de soutien.

La prison des Baumettes est tellement dure qu'on en arrive à se mutiler, à avaler des lames de rasoir, à se pendre...

C'est la prison française où le taux de suicide est le plus important. Tout ce que je viens de décrire n'est pas du tout digne d'humanité. Nous sommes normalement privés de liberté, mais là, je comprends qu'on est en train d'enlever ma dignité. C'est pourquoi je suis révolté et le resterai jusqu'au jour où je serai libéré, afin que d'autres ne subissent pas de telles tortures psychologiques. J'espère que les nouvelles générations n'auront plus à vivre ce type d'enfermement.


Samy demande son transfert et son placement sous protection judiciaire.


  1. Le bâtiment A où se trouve la cellule en question a été vidé de ses occupants au début du mois. Il sera démoli cet été, comme le bâtiment B où se trouve actuellement Samy, et les autres bâtiments des Baumettes historiques. 


Écrit par Samy, édité par Prison Insider
Numéro d'écrou — 184030
Centre Pénitentiaire de Marseille - Les Baumettes (France)

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