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États-Unis : somnambule

Publié le 26 avril 2018

Robert Lee Allen est incarcéré dans l'État du Michigan, aux États-Unis. Il effectue actuellement la cinquième année des dix-sept auxquelles il est condamné. Il a écrit le texte "Sleepwalking" que nous avons édité afin d'en assurer la clarté. Voici son témoignage.


EN PRISON, on vit soit dans le passé, soit dans l’avenir. N’importe quand, sauf maintenant. C’est soit ça, soit accepter cet endroit comme "chez soi". Nous regardons la télévision, lisons des livres, racontons des histoires, et d’autres choses pour nous évader. Nous remplissons nos esprits d’espoirs d’une vie encore à construire, ou de souvenirs d’une vie déjà finie depuis longtemps. Pour nous, la vie, c’est partout, sauf ici. Comme si tout était figé derrière ces murs, et ne reprenait son cours qu’une fois la sortie franchie.
Le luxe qu’est cette perspective, nous le méritons. Nous avons gagné le droit de nourrir ces pensées. C’est plus réconfortant, plus facile d’une certaine façon. Penser autrement serait absurde, pas vrai ?

Un endroit où l'on est contraint à travailler pour quelques centimes par journée. Où l'on est puni si on n’entretient pas la prison qui nous garde enfermés.

Pas d’intimité

En fin de compte, qui voudrait vivre dans un endroit sans aucune intimité ? Un endroit où chaque coup de téléphone est écouté et enregistré, où chaque lettre est ouverte et lue par un autre ?
Un endroit où l’on nous dit quand manger, quand dormir, quand se doucher, quand on a le droit d’aller aux toilettes. Des toilettes partagées avec 160 autres personnes.
Un endroit où l'on est contraint à travailler pour quelques centimes par journée. Où l'on est puni si on n’entretient pas la prison qui nous garde enfermés.
Un endroit où l’on est jeté dans une cellule d’isolement si on se défend face à une agression.
Un endroit où les fouilles intégrales sont monnaie courante. Où le peu qu'on est autorisé à posséder se retrouve jeté dans tous les sens sans la moindre considération. Tout est répandu au sol. Les vêtement propres et pliés, éparpillés dans la cellule. Des empreintes de bottes sales sur les draps, l'oreiller, sur ce lit où depuis des années on cherche en vain le sommeil.

Un endroit où l'on reçoit juste assez de nourriture pour survivre.

Un endroit éloigné de toute famille. Pas de mères, de pères, de frères, de sœurs, de fils ou de filles.
Un endroit où il n’y a que des hommes. La testostérone dans chaque voix, chaque geste, chaque odeur, chaque raison d’agir. Où le contact physique est réservé à la violence.
Un endroit où il n’y a pas de femmes. Où manque une moitié. Où manque cette énergie féminine, indescriptible, et bien trop souvent méprisée. Un endroit sans équilibre. Un endroit de béton, d'acier, de lames de rasoir.

Qu'est-ce que le sens de la vie  : s’en sortir indemne, sans rien avoir appris d’important ?

La possibilité de se battre

Ne vous y trompez pas : c’est un "endroit", où, certes, nous habitons, mais ça n’est pas "chez nous". D’ailleurs, le confort auquel aspire tout un chacun n'est pas monnaie courante ici, en prison. Et pourtant, le confort et le bien-être imaginés du monde extérieur semblent la solution parfaite pour reposer notre esprit, ou le sentiment de sécurité du passé quand il attire notre attention. Il faut être prudent. C’est quand le passé lointain ou l’avenir incertain, fait d’espoirs et de désirs, commencent à sembler plus réels que le moment présent, que nous sommes en danger de nous perdre à jamais.
Si j’ai appris quelque chose de la vie, c’est que la solution la plus facile est rarement la bonne.

Depuis que je suis en prison, j’ai beaucoup entendu cette question : "Si tu pouvais dormir tout au long de ta peine et te réveiller le jour de ta libération, le ferais-tu ?".

Une question posée par différentes personnes, à différents endroits, à différents moments. Une question qui me fascine. Une question que j’ai commencé à poser aux autres prisonniers. J’ai découvert que, peu ou prou, 19 personnes sur 20 répondent "oui", beaucoup sans sembler même y réfléchir. Mais parfois, quelqu'un répond "non". Et toujours, alors, quelqu’un demande, incrédule : "pourquoi ?"
Comme s’il ne pouvait s’agir que d’une réponse hâtive à une question mal comprise.
Comme si seul un imbécile pouvait choisir de vivre cette expérience éveillé. Mais j’ai fini par me rendre compte que souvent, c’est précisément le contraire : ceux qui répondent "non" ont toujours examiné la question en profondeur, bien plus que les autres, qui répondent "oui" si vite.
Cette réponse en dit beaucoup sur celui qui répond. Ceux qui répondent "non" sont souvent ceux qui sortent du lot, pas seulement au moment de cette réponse, mais également dans le quotidien de la vie carcérale. Ils sont dans l’introspection. Ils se préoccupent de grandir. Ils sont complexes. Mouvants. Caméléons. Intéressés, passionnés. Ils sont prêts à admettre la défaite. Tout en eux est force, leur coeur comme leur esprit.

Quel formidable gâchis ce serait que de dormir ! Oui, ce serait plus facile. Plus facile, mais totalement stérile. Un sacrifice total des années d’une vie, déjà trop peu nombreuses et pourtant d’une importance sans limites.

Nous avons tellement pris l’habitude d’éviter l’affrontement, d’éviter les difficultés, que nous sommes prêts à le faire à tout prix. Qu'est-ce que le sens de la vie : s’en sortir indemne, sans rien avoir appris d’important ? Certaines leçons ne peuvent être apprises et porter complètement leurs fruits que poussées à l’extrême, en luttant, en surmontant l’adversité. Si l’esquive est si importante, pourquoi ne pas dormir du début à la fin et, merde, peut-être même qu’on peut trouver un moyen d’éviter de vivre tout court.

Ceux qui répondent "oui" sont au mieux dans l’erreur, au pire ce sont des lâches. Il faut ne pas comprendre ce qu’est la vie pour penser que les choses désagréables doivent être évitées, fût-ce à un prix aussi élevé que le temps qui vous est offert ici-bas.
Vous êtes aveugles, timorés, faibles d’esprit et de coeur.
Vous dormez déjà.
Fuir aussi lâchement la possibilité de vous battre : quelle insulte à votre existence !

Il est facile de se rendormir dans un endroit comme celui-là. De se mettre à vivre dans un avenir rêvé au moment même où la vie s'écoule, juste là

La vie est derrière les murs

Ne vous y trompez pas : cette question n’est pas purement théorique. Combien d’entre nous dorment tout au long de leur vie, dans l’attente d’un avenir meilleur ?
Le sommeil le plus autodestructeur est celui du coeur et de l’esprit : c’est malgré tout le plus commun.

En glissant dans un sommeil que l'on s'impose soi-même, surtout en prison, on perd tout pour ne rien gagner. On oublie comment apprécier les choses que l’on tenait pour acquises autrefois ; comment apprécier véritablement un repas, l’affection des autres, la liberté, les femmes et l’amour. Cette connaissance, seule la privation peut l’apporter. Et jamais elle ne fera défaut ; jamais elle ne disparaîtra.

Le sommeil ôte toute chance de voir comment l’esprit humain, notre esprit, survit à tout. Comment non seulement il survit, mais aussi prospère. On passe à côté des liens uniques qui se nouent lors d’une lutte commune, de ces amitiés qui dureront toute la vie.

On passe à côté des éclats de rire les plus sincères, qui ne peuvent surgir que dans la liberté de l’humour le plus noir. On manque l’occasion d'admirer dans tous leurs détails ces joyaux qui nous aiment et nous soutiennent alors qu’elles n’ont rien à y gagner. On manque l’occasion de savoir qui est, sans jamais hésiter, dans son camp. De savoir qui sera toujours à ses côtés au coeur de la tempête.

On manque l’occasion de découvrir et de faire grandir son autonomie. On manque l’occasion d’écouter, d’apprendre, de voir de quel bois l’on est fait. On manque l’occasion de renaître de ses cendres, invincible, neuf.

On perd tout pour ne rien gagner.

Il est facile de se rendormir dans un endroit comme celui-là. De se mettre à vivre dans un avenir rêvé au moment même où la vie s'écoule, juste là. On commence à s'imaginer que la vie, ça n'est pas derrière des clôtures si hautes, des murs si épais, entouré de barbelés si tranchants. C'est une erreur. La vie ne se résume pas aux moments de bonheur, de tranquillité ou de confort. C'est même l'inverse. C'est toute la merde qui t'arrive entre les instants de quiétude qui compte. Les chutes brutales et les loopings à faire gerber sont au coeur de la montagne russe qu'on appelle la vie : c'est de ça, et seulement de ça, qu'on parle en descendant du wagon.

Alors ne fermez pas les yeux. Ne détournez pas le regard. Et ne vous endormez pas, jamais.


Robert Lee Allen

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