– Publié le 22 août 2018.

La Coupe du Monde est un écran de fumée : elle obstrue la sordide réalité des droits humains en Russie. L’occasion était trop belle pour purger toute opposition. Entre octobre 2017 et janvier 2018, plusieurs militants antifascistes et anarchistes sont arrêtés par les services secrets russes, accusés de vouloir fomenter des attentats pendant le Mondial.

Prison Insider rencontre Yana Teplitskaya, membre de la commission de contrôle publique des prisons de St Pétersbourg, à l’origine des dénonciations.

Sans mandat officiel, ils ont été interrogés dans des cellules mobiles, à l’abri des regards, et frappés à coups de bâton, tasés, pendus par les pieds et électrocutés sur les parties génitales.

ILS ONT ENTRE 21 et 27 ans. Ils ont l’âge des stars du Mondial. Pourtant, c’est derrière l’écran que leur match se joue. En visite à la prison de Saint Pétersbourg, Yana Teplitskaya obtient plusieurs témoignages attestant d’un recours systématique à la torture contre des militants de gauche. La jeune femme dénonce ces pratiques au risque d’une repression manifeste.

Le procédé est simple. Sous prétexte d’avoir comme point commun la pratique du "strikeball"1 et d’être proche de mouvements d’extrême gauche, de jeunes hommes ont été arrêtés par les services de renseignement. Sans mandat officiel, ils ont été interrogés dans des cellules mobiles, à l’abri des regards, et frappés à coups de bâton, tasés, pendus par les pieds et électrocutés sur les parties génitales. Ces tortures avaient pour but de faire avouer aux jeunes militants leur prétendue appartenance au "réseau". Un réseau qui, selon les services secrets, projetait de perpétrer des attentats lors de la Coupe du Monde. Le recours à la torture ne s’opère pas seulement sur le plan physique.

Chantages, menaces de représailles contre les proches et insultes sont autant de mesures pensées par les services secrets pour contraindre les opposants à réitérer des accusations pré-écrites. Dans ces aveux, une place au sein de l’organisation leur est attribuée. Le profil du parfait terroriste est créé.

Pour l’ancien KGB, le FSB, cette culpabilité est étayée par des pièces à conviction retrouvées dans les appartements des jeunes gens. Les services de renseignement dressent un inventaire des armes amassées : fusils de chasse, grenades et composants pour explosifs. Si les militants contestent la possession de tels objets, le FSB affirme de son côté avoir mis la main sur un carnet du "réseau" où seraient consignées les règles de recrutement des nouveaux membres du groupe. L’ancien KGB trace ainsi le soi-disant itinéraire des "terroristes" en produisant des preuves de toutes pièces.

Le dernier acte de cette mise en scène se déroule à huis clos dans les cours de justice. Les prévenus sont poursuivis pour "appartenance à une organisation terroriste". Ils encourent 10 ans de prison ferme sans possibilité de libération anticipée.

Les journalistes ont un accès restreint aux éléments du dossier et aux audiences. Cinq des six avocats présents aux procès de Penza ont signé des accords de confidentialité.

La justice est également rendue hors des tribunaux. Les médias discréditent les jeunes militants auprès du grand public. La chaîne publique NTV se fait le porte-voix des services secrets en diffusant, en prime time, "une enquête" démontrant la culpabilité des opposants. Les allégations portées par Yana Teplitskaya trouvent ainsi peu d’écho. Cette dernière est décrite par les journaux pro-gouvernementaux comme une "défenseure qui soutient les terroristes". Les parents des victimes, regroupés en collectif de soutien, font eux-mêmes l’objet de menaces et de chantages. Certains affirment avoir été approchés par les services secrets. Le FSB leur aurait proposé de témoigner contre leur progéniture pour que celle-ci bénéficie de condamnations plus clémentes et de meilleures conditions d’incarcération.


  1. Sport qui consiste à apprendre des techniques de survie en forêt et la manipulation d’armes. 

Si les victimes restent dans l’ombre, c’est également le cas d’autres opposants d’extrême gauche. Ils préfèrent fuir le pays par peur de subir le même sort.

Les conditions de détention sont en effet précaires comme le rappelle Yana Teplitskaya. L’inculpation pour terrorisme n’inclut pas de traitement différencié. Dans les faits, les jeunes militants évoquent un usage continu de la torture en détention provisoire. Ils sont placés de façon systématique dans des quartiers de haute sécurité. S’ils ont un accès aux soins, cela cache une volonté des services secrets de faire disparaitre la marque des coups qui leur ont été portés. Viktor Filinkov, antifasciste de 23 ans incarcéré depuis janvier 2018, rapporte avoir été placé en quarantaine pour que ses blessures disparaissent, discréditant alors ses allégations.

Le risque de représailles empêche d’ailleurs les victimes de librement dénoncer les mauvais traitements dont ils font l’objet.

"Dans certains cas, si le détenu formule une plainte contre ses conditions de détention, il peut être mis à l'isolement sous un régime particulièrement strict. Il peut par exemple être interdit de s’asseoir sur son lit au cours de la journée."

Outre les pressions exercées sur les détenus, la jeune femme fait part de la difficulté de sa commission pour dénoncer ouvertement les abus perpétrés dans les prisons russes. "Nous sommes souvent confrontés à l’interdiction de prendre connaissance de certaines informations ou matériels. Nous n’avons jamais eu la possibilité de filmer ou de prendre des photos au cours de nos visites. La seule preuve de ce dont nous sommes témoins est donc la parole. Dans le cas de l'affaire "réseau", les preuves ont expressément été détruites par l'Etat."

Si les victimes restent dans l’ombre, c’est également le cas d’autres opposants d’extrême gauche. Ils préfèrent fuir le pays par peur de subir le même sort. Les bourreaux sont quant à eux mis sous les feux de la rampe. Les autorités ont décoré d’un certificat de gratitude Konstantin Bondarev, un des commanditaires présumés de la torture.


Laura Vernet, pour Prison Insider