"La prison a toujours existé, on ne peut pas s'en passer !"

Campagne La réalité carcérale

Etudiant.e.s, membres de la LDH et de la section belge de l'OIP, graphistes, dessinateurs et brasseurs ont collaboré pour mettre en lumière quatre idées récurrentes – collectées lors des micro trottoirs – sur la vie en prison.
Ces idées reçues sur la prison ont été explorées, déconstruites, comparées à la réalité carcérale belge.

  • La prison a toujours existé, on ne peut pas s’en passer !
  • La prison, un hôtel cinq étoiles ?
  • La prison, une bonne leçon ?
  • Surpopulation carcérale ? Construisons plus de prisons !
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On l’entend souvent : "la prison à toujours existé, c’est bien la preuve que l’on ne peut s’en passer". Ou encore : "Pourquoi vouloir abolir une institution qui a toujours existé et a fait ses preuves".

Et bien non, les prisons n’ont pas toujours existé. Et elles pourraient disparaître sous leur forme actuelle dans un temps plus ou moins long, tant elles ne s’intègrent plus dans le même contexte historique que celui dans lequel elles ont été initiées. Plutôt que de construire des prisons, nous avons choisi d’en déconstruire les préjugés.

Si des lieux privatifs de liberté ont longtemps existé dans l’optique de maintenir les prévenus en détention dans l’attente de leur jugement ou les condamnés à disposition de leurs bourreaux dans l’attente de l’exécution d’une sentence, la prison comme principale institution carcérale punitive n’est apparue qu’au cours du XVIIIe siècle dans nos sociétés occidentales. Le développement de la philosophie des Lumières et l’importance croissante accordée aux libertés individuelles ont permis de mettre fin à l’arbitraire des peines de l’Ancien Régime.

La liberté individuelle étant progressivement considérée comme le bien suprême des individus, la perte en constitue alors la sanction principale en cas de contravention aux règles de la vie en société. Dans ce contexte, la privation de liberté devient la principale réaction sociale en cas d’infraction pénale et la prison l’institution par excellence où elle s’exerce.

La pensée philosophico-juridique de l’époque met en outre l’accent sur l’aspect dissuasif des prisons, censées dissuader les auteurs d’infractions et détourner de la délinquance les autres citoyen.ne.s. En outre, un courant philanthropique plaide pour la préservation physique des personnes détenues afin de leur permettre de recouvrer la moralité et de se repentir. Enfin, des considérations religieuses (comme celles des quakers, aux Etats-Unis d’Amérique), arguant d’un interdit biblique d’ôter la vie aux êtres humains, poussent certaines communautés à établir l’emprisonnement comme peine principale en cas d’infraction.

C’est dans un tel contexte historique que se développe le régime carcéral belge à partir du XVIIIème siècle. Silence, dur labeur et prière façonnent les premières prisons de Belgique, qui répondent à l’archétype du contrôle dans les sociétés modernes, dont le "Panopticon" de Jeremy Bentham n’est qu’une illustration parmi d’autres. Le port de la cagoule y est obligatoire et les conditions de détention sont nécessairement inférieures aux conditions de vie de la classe sociale la plus basse de la société.

La séparation des détenus est d’ailleurs vue par Edouard Ducpétiaux, réformateur du système pénitentiaire belge à la fin du XIXème siècle, comme un droit offrant à chaque détenu la possibilité de ne pas être perverti par les idées des autres. De 1844 à 1919, pas moins de 30 prisons sont ainsi construites. En 1860, la Belgique acquiert même une certaine notoriété avec ce qui restera pour certains le "système belge", grâce à la construction de la prison centrale de Louvain1, instaurant un régime d’encellulement individuel 22 heures sur 24, cédant aux détenus le droit à deux heures par jour de promenade en préau individuel.

La dureté du système mis en place n’échappe pas aux critiques, à commencer par celles d’Adolphe Prins, inspecteur général des prisons, en 1884. Celui-ci remet en cause l’effet de la prison sur la vie morale des individus, réduite à sa plus simple expression. En les privant de leurs besoins les plus primaires, l’isolement ne peut avoir sur les êtres humains que l’effet inverse de celui escompté et s’avérer destructeur et désastreux, raison pour laquelle le système mis en place devrait être abandonné, selon Prins, pour l’organisation d’un système plus cohérent, adapté aux différentes catégories de délinquants, dans le but de les traiter et non de les punir.

Si la prison connaît depuis 50 ans une forte propension à se développer et est encore aujourd’hui la "peine référence" du droit pénal, elle n’est pas exempte de critiques non seulement car rien n’indique qu’elle permette de prévenir d’autres infractions mais aussi car l’objectif de réinsertion n’est pas atteint par la prison – qui ne prépare pas les détenu.e.s à leur sortie.


  1. "La prison centrale à Louvain", Bulletin de l’administration pénitentiaire, 1956, p. 159. 

45%

de baisse, depuis 18 ans, de la population carcérale aux Pays-Bas

Il est erroné de voir la prison comme une institution traditionnelle et immuable. Le recours à cet outil est un phénomène relativement jeune à l'échelle de l'histoire.

Disparition de l'institution ?

La disparition de la prison est-elle pour bientôt ? Certes, non, rien n’indique aujourd’hui dans les politiques publiques que la prison va disparaître – bien au contraire, la construction de prisons est à la mode. Cela étant, des indices laissent penser que la prison pourrait bien décliner avec le temps, à tout le moins tel que nous la connaissons aujourd’hui.

Ainsi, des alternatives voient le jour dans la plupart des pays (à tout le moins ceux du Nord) et permettront peut-être qu’un recours à la case prison moindre soit effectuée – même si ce n’est pas toujours le cas…

Par ailleurs, des États (d’Europe du Nord notamment) prouvent actuellement que le recours à la prison ne doit pas être systématique et que d’autres moyens s’offrent aux politiques, par la mise en place de programmes de semi-liberté ou d’aménagement de peines hors les murs. La mise en place de ces moyens entraîne d’ailleurs une baisse importante de la récidive…

Par exemple, la Finlande a divisé par deux son taux de détention en 30 ans en réduisant peu à peu les peines, en se tournant vers des peines de travail d'utilité publique, en augmentant les cas de liberté conditionnelle et en favorisant la surveillance électronique. D’ailleurs, comme le relève professeur de criminologie finnois Kauko Aromaa : "Il a été constaté que le système mis en place sur la durée révèle une dissociation entre la variation du taux d'incarcération et celle du taux de criminalité : il n'y a pas de lien direct entre ces facteurs, la criminalité ne baisse pas si l'on emprisonne beaucoup!".1

De leur côté, les Pays-Bas, également, ont vu une baisse spectaculaire de leur population carcérale ces dernières années, celle-ci diminuant de 45% en 18 ans grâce au système "de probation" fondé sur la réinsertion plutôt que sur la punition, sur une baisse générale de la durée des peines ainsi que sur l’accent mis sur les sanctions financières.

De plus, sont favorisés tant une "justice négociée" que des mesures de prévention.

Dans l'ensemble, nous pouvons retenir que d'une part, il est effectivement erroné de voir la prison - en tant que moyen de répression pénale - comme une institution traditionnelle et immuable, le recours à cet outil restant un phénomène relativement jeune à l'échelle de l'histoire. Et d'autre part que si l'on prend un peu de recul avec ce qui semble aller de soi, l'on s'aperçoit que, pas si loin de chez nous, la problématique de la surpopulation carcérale et de la logique d'un droit pénal toujours plus sévère et toujours plus privateur de liberté n'est pas une fatalité. En plus de tordre le cou aux idées reçues, il semble ici bon de faire de même du célèbre dicton : l'herbe est peut-être véritablement plus verte de l'autre côté de certaines de nos frontières.


Bibliographie indicative

  • C. Beccaria, Des délits et des peines, Paris, Flammarion, 1979 [1764].
  • F. Digneffe, « Problèmes sociaux et représentations du crime et du criminel. De Howard (1777) à Engels (1845) », in C. Debuyst, F. Digneffe, J.-M. Labadie, A. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la peine, Bruxelles, Larcier, Coll. Crimen, 2008.
  • L. Ducré et M. Hemmerich, "Les Pays-Bas ferment leurs prisons", novembre 2015.
  • M. Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
  • A. Prins, Criminalité et répression, Bruxelles, Lib. Européenne Muquard, 1886.
  • A. Prins, La défense sociale et les transformations du droit pénal, Bruxelles, Instituts Solvay, Mish et Thron, 1910.
  • E. Rubbens, Edouard Ducpétiaux, Bruxelles, Dewit, 1992.
  • La prison centrale à Louvain, Bulletin de l’administration pénitentiaire, 1956. Direction générale des prisons de Belgique, "Exposé de l’état actuel du système pénal et pénitentiaire en Belgique", Actes du Congrès pénitentiaire international de Bruxelles – août 1900, Bruxelles – Berne, Bureau de la Commission internationale pénale et pénitentiaire.
  • G. Rusche, O. Kircheimer, Peine et structure sociale, Paris, Cerf, 1994 (1ère éd. 1939).
  • Ministère de la Justice, Service des affaires européennes et internationales, Étude sur les prisons en Europe : les droits des détenus et la viabilité du système pénitentiaire, 2ème partie, Le cas de la Finlande (étude à jour le 15.09.2007), chap. III, p. 12 à 20: La viabilité du système pénitentiaire.
  • C. Th. Van den Yssel, "Casser, puis reclasser?", Déviances et société, vol.6, no.1, Genève, 1982

  1. Bulletin de janvier 2015 de InfoPrisons 

La campagne "La réalité carcérale" : histoire d'une démarche

N’avons-nous pas toutes et tous des idées sur la prison ? Quel écart y a-t-il entre celles-ci et la réalité carcérale ? C’est l’idée qui a germé au sein de la Commission Prisons de la LDH il y a un an, qui a lancé un projet de déconstruction des représentations communes sur le milieu carcéral. Etudiant.e.s, membres de la LDH et de la section belge de l'OIP, graphistes, dessinateurs et brasseurs ont collaboré pour mettre en lumière quatre idées récurrentes – collectées lors des micro trottoirs – sur la vie en prison :

Ces idées reçues sur la prison ont été explorées, déconstruites, comparées à la réalité carcérale belge.

Elles ont été transposées en deux formats, d’une part des cartons de bières répandus dans les cafés bruxellois pour dénoncer ces quatre idées reçues et d’autre part, des textes explicatifs disponibles sur le site de Prison Insider. La brasserie IllegaaL a apporté son soutien par le tirage d’un brassin pour la campagne et la mise en vente de bouteille avec des étiquettes "La Réalité Carcérale".

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Ligue des droits de l’homme

Depuis plus de cent ans, elle combat, en toute indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, les injustices et les atteintes portées aux droits fondamentaux en communauté française de Belgique. La LDH sensibilise le public au respect de ces droits (violences institutionnelles, accès à la justice, respect des minorités, droit des femmes...), interpelle le pouvoir politique et s'investit dans la formation des adultes (dans le cadre de ses activités d'éducation permanente) et dans la mise sur pied d'outils pédagogiques et de formations à l'attention des acteurs de l'éducation.

Au sein de la Ligue, la Commission Prisons est un organe de vigilance attentif au respect des droits fondamentaux dans le domaine pénitentiaire. Elle informe le public et les autorités des violations constatées et contribue à y mettre fin. Elle est un lieu de réflexion et d’action autour des thématiques incontournables que sont, sur le plan du respect des droits humains, la privation de liberté et l'exécution des peines sous leurs diverses formes.

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L’Observatoire International des Prisons (OIP) a pour objectifs la surveillance des conditions de détention des personnes privées de liberté et l’alerte sur les manquements aux droits de l’Homme dont la population carcérale peut faire l’objet. Son objectif principal est donc de "briser le secret" qui entoure les lieux de détention. Tous les deux ans, l’OIP-section belge édite une notice, rapport qui, sans être exhaustif, ni exclusif, vise à fournir aux lecteurs un aperçu de l’état des prisons.

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La brasserie IllegaaL est une association sans but lucratif basée à Bruxelles dont le but est de rassembler artistes et brasseurs autour d’un projet commun : faire les meilleures bières afin de financer/produire/soutenir/diffuser des projets artistiques. Ces projets sont également ouverts à diverses collaborations avec des associations actives sur des thématiques sociales.

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