Les films de Janusz Mrozowski disent, sous des formes les plus inattendues, que des hommes et des femmes sont enfermés dans les plus inhumaines des conditions

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Luc Alavoine

Auteur

Luc Alavoine accompagne les mouvements de la société depuis de nombreuses années.
Citoyen, il agit dans de multiples domaines : l'action culturelle dans la cité, les images et les sons, l'organisation des soins palliatifs au domicile, l'évaluation des actions et l'écriture.

Il rencontre Janusz Mrozowski en 2017, partage avec nous son regard de spectateur, présente l'homme, le cinéaste et ses films.

Avec au fond une volonté sourde qui martèle une conviction : "Je veux être l’un d’eux. Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et devenir l’un d’eux pour partager cette intimité bafouée."

Je n’ai que peu de rapport avec la prison, un peu plus avec l’Humanité, cette compagne aussi simple à définir qu’elle est compliquée à vivre.

Je rencontre un cinéaste, Janusz Mrozowski, qui passe beaucoup de temps en cellules avec, pour seule condamnation, sa volonté de laisser aux personnes détenues une parole de liberté.

Il y a la bonne place des œuvres avec des images plus ou moins atroces auxquelles une voix bien calibrée intimera ce qu’il faut en penser avec force détails et soucis de la précision. Il y a les docs de création qui s’efforcent de transmettre en douce les bonnes références. Il y a aussi les façons caméra de surveillance - caméra cachée - multi caméras essaimées dans des lofts préfabriqués ou posées sur l’épaule de celui qu’on nous intime de suivre, aussi le raconteur qui se fait désigner par la caméra pour livrer à tous ce qu’il convient de voir. Dans cette économie du film de doc, de l’émission de flux ou de la trash TV, le terrain balisé permet de respecter le bon ordre des choses. Là où on ne dérange pas ou suffisamment peu.

Les films de Janusz Mrozowski ne font partie d’aucune de ces catégories. Ils disent, sous des formes les plus inattendues, que des hommes et des femmes sont enfermées dans les plus inhumaines des conditions.

Janusz Mrozowski, depuis dix-sept ans, filme dans les prisons. Seul avec sa caméra ou plutôt avec les personnes détenues, sa caméra et lui. Enfermé dans cette proximité, il nous fait découvrir la souffrance et parfois la douleur de ceux qui, mis au ban de la société pour avoir fait des bêtises plus ou moins grosses, sont capables de tant de pensées fortes et joyeuses.

17 ans dans les prisons. Sans condamnation. Avec au fond une volonté sourde qui martèle une conviction : "je veux être l’un d’eux."
"Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et devenir l’un d’eux pour partager cette intimité bafouée."

Fugues carcérales (2005)

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Fugues carcérales (2005)

"J’aimerais que les gens ayant vu le film aient ensuite une pensée chaude et sympathique. Qu’ils pensent à eux comme à des frères…"

Derrière les murs de quatre prisons polonaises, une bien curieuse partition est jouée par l’ensemble des acteurs prisonniers, surveillants, éducateurs et directeurs. Dans ce quotidien d’enfermement et de privation, ils réinventent un monde où incarcération rime avec humanité, respect et écoute de l’Autre. Un humour partagé avec gravité. Un monde de culture potagère, de parcours santé, de bibliothèque surchargée où les gardiens aident les prisonniers à s’évader, histoire de faire de la place en cellule.

Janusz Mrozowski. "Fort de mon expérience auprès des prisonniers français, j’ai travaillé dans quatre prisons polonaises où ma proposition a été acceptée sans difficulté aussi bien par l’administration que le personnel des établissements. La Pologne n’a pas mis d’argent dans le projet mais on m’a hébergé et nourri. Toutes les personnes détenues qui participaient aux tournages étaient volontaires. L’écriture et la réalisation du film était organisées sur une durée d’une semaine dans chaque établissement : 3 jours de scénario, 2 jours de tournage et 1 jour de visionnage avec les prisonniers."

"J’ai dû convaincre les prisonniers qui voulaient, au départ, orienter le film sur leurs conditions de vie, leurs difficultés quotidiennes dans cette prison surpeuplée. C’étaient une discussion âpre avant qu’ils acceptent de prendre les choses à contrepied. Au fond, c’est l’humour qui nous différencie des animaux, l’humour nous lie dans cette commune humanité !"

"Ce qui m’intéresse, c’est de créer un lien avec les gens, d’être un pont entre la prison et la société toute proche là, de l’autre côté du mur d’enceinte. J’aimerais que les gens ayant vu le film aient ensuite une pensée chaude et sympathique. Qu’ils pensent à eux comme à des frères…"

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Bad boys cellule 425 (2009)

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Bad boys cellule 425 (2009)

"Quand je sortais le soir de la cellule, j’étais complètement épuisé sans me souvenir de rien en fait… De temps en temps je me rappelais les 'peurs', il n’y en pas eu beaucoup mais il y en a eu…"

Imaginez cinq copains qui décident de passer du temps à proximité les uns des autres dans un espace exigüe, histoire de… Bon, mais les cinq gars en question sont de fichus mauvais garçons. Ils sont capables de se battre juste pour le plaisir, ils sont capables de tellement d’autres choses. Capables de réussir à vivre, à penser et à s’exprimer dans cet univers d’enfermement inhumain. C’est ce que montre ce film.

JM. "Dans Bad Boys cellules 425, le film dure 2h30 et tu ne sais pas pourquoi ils sont là, mais tu t’imagines que ce ne sont pas des enfants de cœur, certains sont condamnés à 25 ans de prison… Or si certains m’ont dit la raison de leur incarcération, je ne l’ai jamais utilisé dans le montage. C’est toute la différence entre un film comme je le souhaite et un reportage TV.

"Certains critiques ont parlé d’une faute grave de ma part d’avoir fait cette impasse, or c’était tout à fait volontaire, sinon il n’y aurait pas eu de film car ma recherche est autour de ce qui nous lie aux prisonniers et non pas ce qui nous en sépare – et c’est bien ce qu’ils ont fait, crimes ou délit qui nous en séparent."

"J’ai demandé au directeur de m’enfermer dans une cellule pour y tourner un film. Il a accepté. Quand je suis entré dans cette cellule j’y ai rencontré un homme détenu qui avait déjà participé à un atelier d’écriture. A l’époque, je n’avais pas encore verbalisé mon désir de devenir, avec ma caméra, l’un d’eux. J’ai essayé d’y dormir et proposé au directeur d’y rester aussi la nuit… mais cela n’a pas été possible car pas vraiment prévu dans l’ordre carcéral que d’enfermer sans délits. J’y restais donc le jour. J’entrais dans la cellule à l’appel du matin et en ressortais à l’appel du soir. 10 jours d’incarcération volontaire qui ont permis ce film "Bad boys, cellule 425". Très vite les prisonniers ont compris que je n’avais aucun regard voyeur et ils n’ont plus fait attention à moi. Quand je sortais le soir de la cellule, j’étais complètement épuisé sans me souvenir de rien en fait… j’allais directement à la piscine pour nager sans regarder les rushes et de temps en temps je me rappelais les "peurs", il n’y en pas eu beaucoup mais il y en a eu…"

"Ce n’est qu’en quittant mes codétenus de dix jours que j’ai compris que je venais de vivre une des expériences les plus fortes de mon existence, une expérience fondatrice. Que je pourrais comparer aux grands événements de la vie, Amour – enfants – disparition des parents, quelque chose d’extrêmement fort. Je me suis dit, je suis mûr pour tourner en prison."

Bad girls cellule 77 (2010)

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Bad girls cellule 77 (2010)

"Plus j’avançais dans cette prison, plus je voyais ces femmes tristes, abandonnées, sans vie et moins j’avais envie de faire le film. J’étais presque soulagé qu’elles refusent."

Dans l’exiguïté du monde clos de la privation de liberté, un groupe de femmes condamnées échangent leur quotidien. Autant de soucis à partager ou à garder pour soi, selon les circonstances. Les parents qui vieillissent dehors et les besoins nouveaux qu’engendre leur perte d’autonomie. La jalousie qui ronge quand on sait son homme à l’extérieur chez une autre femme. L’annonce à toutes réunies pour l’occasion que cette fois-ci : "je suis enceinte, c’est presque sûr, on attend les examens complémentaires." ou tendrement à l’une d’elle : "J’aime ce moment de calme quand je m’endors, la porte de la cellule fermée". Et cette parole glissée à la caméra, cette autre prisonnière :"Tu sais, c’est ici que j’ai appris à aimer la liberté."

JM. "Donc je pars à la prison des femmes et je fais le tour de la prison avec une éducatrice. Et on passe de cellule en cellule – car la condition était l’acceptation de toutes les femmes détenues de la cellule. Plus j’avançais dans cette prison, plus je voyais ces femmes tristes, abandonnées, sans vie et moins j’avais envie de faire le film. J’étais presque soulagé qu’elles refusent, et à un moment j’ai dit à l’éducatrice : laisse tomber on ne fait pas le film (…) En partant, je suis tombé sur une prisonnière qui m’a connu à l’époque de "Fugues carcérales".

Elle m’a invité à prendre un thé dans sa cellule. Là, une autre prisonnière m’a reconnu. Lorsqu’elles ont appris que j’étais là pour faire un film, elles ont insisté pour que je le fasse avec elles, dans leur cellule. J’ai passé un mois avec elles."

Bad Boy cellule haute sécurité (2012)

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Bad Boy cellule haute sécurité (2012)

"Je ne savais pas ce que j’allais, ni comment j’allais faire. C’était traumatisant."

Damian, 28 ans est filmé 24/24 par les caméras de surveillance de la prison, c’est-à-dire nuit et jour et à tous les moments, toilettes, repas et masturbation incluse avec pour seul interlocuteur un interphone qui permet de communiquer avec les surveillants. Au fur et à mesure de ce face à face avec la caméra, cette autre lui-même, l’air s’épaissit jusqu’à envahir l’intégralité de cet espace inhumain fait de grilles d’acier et de murs en béton.

JM. "Je ne savais pas ce que j’allais, ni comment j’allais faire. C’était traumatisant. Les lieux étaient d’une froideur extrême. C’était une prison de construction récente réservée aux prisonniers qualifiés de "dangereux" par l’administration pénitentiaire. J’ai passé deux semaines avec Damian, qui y était enfermé depuis plus de deux ans. On travaillait du matin au soir. Rapidement, on a eu une relation humaine très forte. Autrement, il n’y aurait pas eu de film."

"Il y a eu des conséquences à la suite de ce tournage. Rapidement, Damian a été transféré dans un quartier normal. Qui plus est, ce film a été à l’origine d’une profonde remise en question, par l’administration pénitentiaire polonaise, du mode de fonctionnement de ces quartiers de haute sécurité (QHS), ce qui a eu comme effet une diminution considérable - de quatre cents à cent - du nombre des prisonniers dangereux dans ces quartiers."

Production Filmogène

Les images sont toutes issues des films de Janusz Mrozowski.

Janusz Mrosowski

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Janusz Mrosowski

Cinéaste

Je suis originaire de Pologne où, du haut de mes 7 ans, j’affirmais un désir profond pour toute vocation : être un étranger. Les uns et les autres aspiraient à devenir pompiers ou miliciens, moi je voulais être un étranger. C’est mon seul souvenir intelligent de l’enfance et je ne garde en mémoire aucun autre. Puis adolescent, j’ai découvert que je vivais dans un pays totalitaire où tout n’était pour moi qu’enfermement. Mon engagement dans l’univers carcéral tient à cette découverte de ma vie polonaise dans cet univers irrespirable qu’était le régime communiste de type soviétique, un univers d’enfermement. Je me suis senti enfermé.

Janusz Mrozowski, ancien journaliste à l’ex-ORTF, a collaboré, en tant que "ghost writer" - scénariste non officiel - à de nombreuses adaptations de romans, avant de produire et réaliser "Mille Univers, Une Langue", une série de téléfilms inspirés de nouvelles africaines qu’il a tournés au Sénégal, au Mali, en Côte d’Ivoire, au Togo et en République centrafricaine ; puis, un long métrage au Burkina Faso, "La revanche de Lucy". Fin 1999, il est touché et ému par un appel lancé dans le journal Libération par un "collectif de détenus longues peines" de la Maison Centrale de Lannemezan dénonçant la misère culturelle dans les prisons. Depuis ce jour, ateliers d’écriture et films se succèdent en France, en Pologne ou au Burkina Faso pour donner à voir l’humanité emprisonnée car c’est bien d’humanité dont il s’agit.

  • 2000 - 2002 : Atelier d’écriture à Lannemezan, Rennes, Poissy
  • 2005 : Fugues carcérales
  • 2006 : Pèlerinage pénitentiaire
  • 2007 : Le mouton noir
  • 2008 : La vierge noire derrière les barreaux
  • 2009 : Bad boys cellule 425
  • 2010 : Bad girls cellule 77
  • 2012 : Portrait d’un directeur de prison
  • 2012 : Bad Boy cellule haute sécurité (QHS)
  • 2013 - 2016 : Prison match
  • 2016 - 2017 : Baba François - le jubilé des prisonniers
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