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Russie : le mystère de la faible propagation du coronavirus dans les prisons

Officiellement, 238 détenus et 980 employés pénitentiaires ont attrapé le Covid-19. Redoutant une situation plus grave, des ONG ont lancé sur le Web une carte du pays pour recenser les cas suspects.

En Russie, les prisons laissent depuis tout temps filtrer peu d’informations. Avec le coronavirus et les risques de contagion, ce silence est devenu plus pesant encore pour les familles de détenus, notamment les plus âgés comme Iourï Dmitriev.

L’historien, 64 ans, réputé pour ses recherches sur les purges staliniennes, est poursuivi depuis plus de trois ans dans une affaire de pédopornographie qui semble montée de toutes pièces. Dans son centre de détention provisoire en Carélie, au nord-ouest du pays, au moins deux cas de coronavirus ont été confirmés parmi les prisonniers. “Nous ne savons rien de plus. Et on s’inquiète…”, s’émeut sa fille, Ekaterina Klodt.

Les familles de détenus moins célèbres partagent ces angoisses. “J’ai pu voir mon mari. Cinq jours après, on a appris que le médecin de sa prison avait le Covid-19. Depuis, silence”, témoigne Karolina Zakrieva à Ekaterinbourg, dans l’Oural. Son mari, 40 ans, condamné pour crime à vingt ans derrière les barreaux, était en transit entre deux colonies pénitentiaires. “Combien de personnes a vu et infecté ce médecin ? Combien de prisonniers ont été ensuite transférés, porteurs du virus ?”, interroge Karolina Zakrieva. Elle est d’autant plus inquiète que, lors de sa visite au centre de détention, plus de la moitié des employés ne portaient ni masques ni gants.

Les familles s’interrogent

Ces deux cas sont parmi la quarantaine qu’un collectif d’ONG vient de recenser sur “prisonmap.info”, une carte en ligne. “La tradition chez les autorités carcérales, c’est de cacher les informations. Parents, proches, avocats, médias locaux nous en rapportent quelques bribes. Nous vérifions, croisons les sources et publions”, détaille Ksenia Gagaï, chercheuse de Verdict public qui, avec d’autres associations, a lancé cette carte le 25 mai.

Le même jour, quelques heures plus tard, l’administration pénitentiaire Fsin a publié un communiqué : 980 employés sont malades du Covid-19 et, sur plus de 515 000 prisonniers en Russie, 238 seulement ont attrapé le virus. “Cela semble peu et étrange. La pandémie aurait épargné les centres de détention alors que les conditions sanitaires, la promiscuité, les équipements médicaux y sont parmi les pires”, s’inquiète Ksenia Gagaï.

Sur leur site Web, nommé “Zone grise”, les ONG sont prudentes car la nouvelle loi sur les infox menace de poursuites judiciaires toute diffusion de fausses informations. Officiellement, le Fsin ne compte aucun mort du coronavirus dans ses prisons. Mais les ONG s’interrogent. À Serpoukhov (région de Moscou), un détenu serait décédé de pneumonie – “cause réelle inconnue”, est-il indiqué sur la carte. À Briansk (région ouest), quatre seraient morts, tous souffrant de maladies cardiaques – “infection au coronavirus non-confirmée”, est-il noté sur la carte.

“La situation est sous contrôle”

D’autres informations inquiétantes, provenant de détenus via leurs proches, font craindre un début de pandémie dans plusieurs prisons. Mais le manque de transparence est la règle, comme vient aussi de le rappeler une mutinerie à Angarsk (Sibérie) passée sous silence par les autorités. “Peu de chiffres, réponses vagues à nos questions : l’administration pénitentiaire ne veut pas créer de panique”, soupçonne Irina Birioukova, avocate spécialiste des prisons. “Le message est clair : la situation est sous contrôle…”

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