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France : les suicides à la prison marseillaise des Baumettes ne sont pas une fatalité

Derrière ses murs, des suicides se succèdent dans l'indifférence. Pourtant, ils ne sont pas le fait du hasard mais de dysfonctionnements récurrents liées à des négligences qui démontrent le peu d'attention accordée à la vie des personnes détenues.

La prison des Baumettes à Marseille a une sordide réputation.

Le 2 août 2020 au matin Luc Viviani, 52 ans, est retrouvé pendu dans sa cellule. Il s’est donné la mort durant la nuit. Son codétenu n’a rien entendu. Son père et sa compagne ont déposé plainte contre X pour “homicide involontaire” et “non-assistance à personne en danger”. Luc Viviani était en détention préventive. Des “dysfonctionnements” -manque de discernement ou négligences sont plus appropriés- ont mené au pire, avec pour point de départ “une faute vénielle” comme le répète inlassablement Jean Viviani, le père de Luc.

Tout a commencé avec une affaire de pneus crevés. La gendarmerie de Roquevaire, un village situé près d’Aubagne, identifie très vite Luc Viviani, à la suite de la plainte déposée par une kinésithérapeute. Les pneus de sa voiture ont été crevés à sept reprises entre le 10 mai et le 16 juin derniers. Luc Viviani est donc mis sous contrôle judiciaire. Mais le 30 juin, il récidive et est pris en flagrant délit par un ami de la propriétaire du véhicule. Ce dernier, un ancien flic, tabasse Luc Viviani à coup de manche de pioche, et appelle les gendarmes. Mis en garde à vue, Luc est examiné par un médecin qui conclut à la nécessité d’une prise en charge psychiatrique.

Ce n’est pas surprenant. Luc Viviani était atteint d’une longue dépression et son état s’était aggravé selon son père et sa compagne. Ce professeur de mathématiques était en arrêt longue maladie depuis cinq ans. Récemment déclaré invalide par l’Education Nationale il est allé en retraite anticipée. “Pour la première et seule fois dans son existence, sa lucidité et sa raison se trouvaient altérées, le caractère obsessionnel, compulsif et irrépressible le révélant à l’évidence.”, constate Jean Viviani qui explique cette aggravation par de lourds problèmes financiers pouvant entraîner la vente de la maison de son fils.

Luc Viviani ne sera cependant pas orienté vers les urgences psychiatriques de l’hôpital le plus proche, mais déféré au tribunal en comparution immédiate, le 2 juillet, sur décision du procureur.

Lors de cette première audience au tribunal correctionnel de Marseille, la juge prononce sa mise en détention préventive aux Baumettes - “pour protéger la victime”- et ordonne une expertise psychiatrique avant de renvoyer l’affaire au 28 juillet. C’est une pratique routinière des comparutions immédiates, même pour les primo-délinquants. Le soir même, Luc est donc emmené à la prison des Baumettes. Le choc est violent. Il n’avait jusque-là jamais eu affaire à la justice mais il s’accroche : l’expertise psychiatrique va certainement conclure à son irresponsabilité. Cependant, lors de sa visite au parloir, Jean Viviani trouve son fils dans un piteux état, amaigri et psychologiquement abattu.

L’audience du 28 juillet va aggraver son état dépressif. La juge prononce de nouveau un renvoi pour fin août, l’expert psychiatre désigné étant en congé.

Ce jour-là, maître Lanata, l’avocate de Luc, met en garde le tribunal sur le risque de suicide de son client, en s’appuyant sur le passé médical de Luc. La juge y voit une sorte de pression — “un chantage au suicide” — et prononce le maintien de Luc en prison. Désespéré, ce dernier s’ouvre la tête en la projetant sur le tranchant d’une cloison vitrée. Conduit sous escorte policière aux urgences de l’hôpital Nord de Marseille, il recevra plusieurs points de suture avant d’être ramené aux Baumettes. Sans doute alarmé par l’incident, le procureur ayant requis à l’audience demande à l’administration pénitentiaire des Baumettes un transfert rapide de Luc Viviani dans l’unité de soins appropriée. Cette demande restera sans suite.

Dès lors, Luc Viviani perdra pied. Sa compagne, en visite au parloir le 30 juillet, le trouvera complètement désespéré par la perspective d’un deuxième mois de détention préventive. Le lendemain, Me Lanata constate que son client, qui n’était pas informé de sa visite, a les poignets bandés : Luc a tenté de s’ouvrir les veines. Il s’est même blessé le visage avec des éclats de verre. D’après les psychiatres, le visage est la dernière partie du corps auquel attente un désespéré avant d’en finir. Le soir du 31 août, le codétenu de Luc Viviani alerte même les surveillants. Il veut changer de cellule car l’état de ce dernier l’accable. Les surveillants, dont un chef, envoient un e-mail à la direction des Baumettes pour signaler leur inquiétude et le risque de suicide. Le 2 août à 6h15, Luc Viviani est finalement retrouvé pendu dans sa cellule, à l’aide d’un drap.

Pour se dédouaner de toute responsabilité, la sous-directrice des Baumettes— qui a reçu le mail d’alerte des surveillants — déclarera à Emmanuelle, la compagne de Luc, que la psychiatre-référente de la prison, ayant examiné Luc suite au signalement du procureur, n’aurait pas conclu à l’urgence de le transférer à l’unité sécurisée. Seule prescription : une boite de Valium retrouvée dans sa cellule, comme pour les autres personnes détenues fragiles, abruties par des “cachetons” !

Tous les signaux d’alerte étaient pourtant au rouge. Si la direction des Baumettes avait appliqué les directives du ministère de la Justice en matière de prévention du suicide, Luc Viviani serait probablement encore en vie.

A commencer par le placement dans une cellule lisse suite à son tailladage de veines et la fourniture d’un “kit anti-suicide” composé d’un pyjama en papier et de draps indéchirables destinés à protéger contre lui-même le détenu en crise, le temps de sa prise en charge médicale. Sans oublier, bien sûr, la surveillance à intervalles réguliers du désespéré.

Mais, indépendamment des négligences constatées régulièrement à la prison des Baumettes, une question se pose : Luc Viviani avait-il sa place en prison ? La même question se pose pour trois cas de suicides aux Baumettes, dont deux dans des conditions similaires.

Bien sûr, la négligence de l’administration pénitentiaire des Baumettes est à déplorer concernant la prise en charge psychiatrique des personnes malades. Hadeline Hazan, ex-Contrôleur Général des Lieux de Privation de liberté, avait mis en exergue dans un rapport daté d’octobre 2019, “Les carences de la prise en charge de la santé mentale des personnes détenues et leurs lourdes conséquences”.

Mais les juges des cours correctionnelles engagent aussi leur responsabilité lorsqu’ils prononcent l’incarcération de personnes avérées psychologiquement fragiles, semblant ignorer que les conditions déplorables de détention sont un facteur aggravant.

En France, le taux de décès par suicide en prison est de 18,5 pour 10 000 personnes détenues, soit 7 fois plus que pour l’ensemble de la population. Depuis janvier 2020, on dénombre 82 suicides dans les prisons françaises.

“J’attends de la justice qu’elle établisse clairement toute la chaîne des responsabilités et que des sanctions soient prises”, espère Jean Viviani qui a déposé une plainte pour “homicide involontaire et non-assistance à persone en danger”. Le père de Luc avait rencontré, dès le 20 août dernier, le ministre de la Justice, Eric Dupont-Moretti, à la demande de ce dernier. Suite à cette entrevue, deux enquêtes ont été diligentése : l’une de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) et l’autre de l’IGJ (Inspection générale de la justice). Leurs rapports, dont la remise était prévue pour le 2 décembre dernier, se font encore attendre.

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